« Ses nuits sont hantées par un autobus fou qui dévale des escaliers, roule sur des rails aériens, elle est toujours seule dans cet autobus, à côté du chauffeur. C’est parce qu’elle parle au chauffeur que l’autobus sort de sa trajectoire. Elle quitte l’autobus dans une position dangereuse et instable, elle court par les rues et demande méchamment aux enfants Désirez-vous encore la guerre ? Dans sa tête elle hésite entre Voulez-vous ou Désirez-vous. Ils la regardent, stupéfaits. Désirez-vous encore la guerre ? Désirez-vous encore la guerre ? Désirez-vous encore la guerre ? Aucun n’ose lui répondre. Elle les poursuit. Ils s’échappent par les trous des maisons bombardées.

Lorsque je veux revenir à l’autobus, je ne trouve plus mon chemin. »

Marie Frering a vécu à Sarajevo de 1994 à 1997. L’ombre des montagnes est une somme de textes dont la structure, la dé-structure montre la vigueur avec laquelle Marie Frering s’arrime au chaos immédiat.

Elle trace un monde apocalyptique, humain, terrible dans sa banalité et sa poésie, impitoyable.

D’une écriture précise, elle extrait, transforme, renvoie des sensations, passant du ponctuel au large. La peinture est riche, déclinaison de noirs et de rouges, paysages de campagne à la douleur sourde, ville défaite, et tant de portraits de gens, tant de gens…

Elle montre le trou noir de la guerre et sa béance, sans en ignorer la périphérie : le reste du monde avec un « Bref retour en France », où « S’il nous faut observer toutes les minutes de silence, nous restons définitivement muets ».

L’après guerre aussi, avec par exemple l’anecdote d’une femme qui s’est achetée une robe noire pour se rendre à une réception :

« […] toutes ses amies, lumineuses dans leurs teintes claires, s’étonnent de cette nouvelle robe.

Elle boite encore dans les phrases, entre les mots, elle hache les mots Les taches – les – taches – de – sang – se – voient – moins – moins – sur une – robe – noire. Elle veut clouer une planche devant sa bouche. Ses amies forment un rempart clair entre elle et la réception. Elles disent, avec un petit rire qu’elles veulent réconfortant, Viens Sanja, nous allons te guider, te montrer le chemin, il est normal que tu boites encore un peu. »

L’ombre des montagnes se lit à petites doses, tant la force des phrases est dense, lancée vers le surréalisme et le palpable dans un seul mouvement.

Les hommes et les femmes forment l’armature de ce livre. Telle cette jeune fille dont le « sourire est toujours à côté de sa bouche ». Ces femmes qui chantent d’anciennes ballades, « le dos des mains […] placés à plat sous les mentons pour soutenir les voix ». Et ces voix d’hommes qui murmurent « la guerre n’est pas finie lorsqu’elle est finie ».

L’ombre des montagnes n’est pas un témoignage. C’est un poème baroque, troublant, violent, qui sublime une force de vivre tenace et souvent muette, faite de rêves, de cauchemars, de vertiges et de courages mêlés.

« Nous vivons sous ces soleils croisés qui gomment nos ombres. »

L’ombre des montagnes de Marie Frering

Chez Quidam Éditeur
Parution en février 2010
Catégorie Littérature française -Texte-
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s