« Le rêve m’a donné son nom, j’ai pris ça pour une révélation. J’ai failli tomber dans le panneau des mots. Car c’est cela la révélation : le rêve est un panneau. Le rêve est le panneau souple, le voile qui se déploie et s’étend sur le dormeur. Et ensuite, par une opération que je ne m’explique pas : il l’imprime.
Ce que le rêve a révélé, c’est l’impression qu’il laisse. C’est tout. Je le sais maintenant. Je suis un papier buvard. Absorbant tout. Au matin je me retrouve tachée, auréolée de couleurs étranges, inavouables… »

Travaux de terrassement
, car Cécile Portier sonde les murs. L’index replié, elle tape les cloisons à la recherche de résonnance, passant du rêve à ce que fil que ses pensées dévide. Le va-et-vient entre rêves et réflexions imprime un mouvement de berceuse trompeur, car on ne fait pas de « sur place », on s’acharne à débusquer ce rêve qui a avoué son nom.

« Comment le rêve procède : il recouvre. Sur nous, chaque nuit, il installe notre linceul futur. »

Cécile Portier s’amuse à décrypter Saphir Antalgos (car tel est le nom du rêve), l’affuble de cartes de visite improbables, se moque de lui, prend la mesure de ses pouvoirs, comme celui de faire « voile devant toutes les réalités douloureuses ».

Saphir Antalgos est jardinier, pharmacien, clown, prince, architecte et bien d’autres choses encore. C’est un tueur à gage sans « état d’âme. Ni haine ni colère ni plaisir. La passion lui est étrangère. Il administre, un point c’est tout. Il administre le rêve, provoquant au point d’impact, au point d’entrée, un trou minuscule, à peine visible ».

Il voyage, change de costume et de personnage, colle à la réalité et s’en détache aussitôt. À la fois caricature et portrait réaliste, il est l’outil pour creuser, sonder, se déplacer à l’intérieur de l’inconnu du rêve. Il est une forme énigmatique, soudain physiquement incarnée et cernable, jusqu’à ce que, volatile, il s’échappe et nous plongeons soudain dans le sommeil :

« J’ai rêvé cette nuit de deux êtres. Deux hommes. Des frères, peut-être. Un peu gros je crois. Le torse, celui des hommes passé quarante ans, souvent confortable. Ce qui s’est passé je ne le sais plus. Je crois qu’on a mangé ensemble. Je crois me souvenir que la lumière était faible et que cela produisait comme un sentiment d’intimité. Comme si j’avais toujours connu ces deux frères. Je ne sais plus rien d’eux, à part cette familiarité, comme une appartenance. Cela me rend triste. De n’avoir pu les visiter qu’une seule fois au parloir des rêves. De m’en souvenir si peu me ferait venir les larmes. »

Cécile Portier possède une écriture d’une grande concision, simple, et souvent drôle. C’est un travail serré, car chaque circonvolution de cet être polymorphe qu’est Saphir Antalgos est collée au plus près, et débouche sur ce texte multiple, indéfinissable, large, ironique, saisissant, confortable et perturbant à la fois.

De quoi nourrir nos rêves, ou au moins s’essayer à leur donner un nom…

« Toujours la nostalgie pour ce qui fut, toujours la tentation de ce qui est dans le dos. Le rêve est une arrière-pensée. »

À lire en contre-point, son blog personnel de textes et photos, Petite racine.

Saphir Antalgos de Cécile Portier -travaux de terrassement du rêve-
Chez Publie.net
Catégorie Littérature contemporaine numérique
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  1. Chère Christine

    Voilà où me mène Facebook. Un doux rappel que je néglige beaucoup trop Page à page. J’en suis tout contrit. Et le déplacement en valait doublement la peine. Pour vous retrouver et pour lire ces mots si beaux : « Cela me rend triste. De n’avoir pu les visiter qu’une seule fois au parloir des rêves. De m’en souvenir si peu me ferait venir les larmes. »

    Voilà il me semble une belle lecture à se mettre sous les idées, un beau dimanche matin.

    Pierre, c’est une très belle lecture c’est vrai, et très originale. (ça et les signes d’un ami, que demander de plus pour un dimanche ! :-))

    Merci merveilleuse lectrice.

    Pierre R. Chantelois

  2. juliette dit :

    je tiens à dire et redire et souligner et surligner et stabilotter ici tout le bien que je pense de ce texte de cécile portier : puissant, original, on retrouve l’esprit subtil auquel les lecteurs de petite racine décidément ne s’habituent pas tant il déroute et vise juste, un texte important que je relirai, sûr.

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