« – Puyan, apporte-moi le fer à repasser et toi, Ali, un bol d’eau, nous a demandé ma mère.
Nous avons obéi illico. J’ai posé le bol près d’elle pendant qu’elle branchait le fer à repasser qu’elle tenait levé, dans sa main gauche. Nous l’entourions tous les trois, admirant son habileté, comme si elle sauvait une vie grâce à une intervention chirurgicale. Le fer a chauffé en un clin d’œil, ma mère a porté à sa bouche l’index de sa main droite, l’a humecté de salive et, d’un mouvement preste et majestueux, elle a touché la surface chaude du fer à repasser.
Nous avons entendu le bruit de la salive qui grésillait et s’évaporait. […]
La nappe a été débarrassée de tous ses plis grâce au fer à repasser : à chaque passage, celui-ci les avalait voracement. Je me suis demandé si en mangeant tous ces plis un fer à repasser augmente de poids pendant sa vie. Il faudrait le peser avant et après avoir repassé pour voir de combien il a grossi, ce gros goulu. »

Nous sommes à Téhéran. C’est le jour de l’Eid dans la famille d’Ali. Il raconte chacune des coutumes de cette journée particulière
(ce jour où « le taureau, fatigué de porter la Terre sur une de ses cornes, la fait passer sur l’autre »).
Son père rentre à la maison avec une boîte énorme, la télévision. On installe l’antenne…

« Mon père a tourné le gros bouton et a crié des conseils à Puyan jusqu’à ce qu’apparaisse, sur l’écran, l’image en noir et blanc d’un homme en veste et cravate, qui déclamait un poème pour l’arrivée du printemps et le début de la nouvelle année. Au bout d’un moment, mon père a tourné le gros bouton et une inscription est apparue.
-Qu’est-ce qui est écrit ? a demandé mon père.
-Bonne année. Les émissions reprendront à quinze heures, a lu Pari, à voix haute.
-Alors, écoutons le poète, a dit mon père en tournant le gros bouton, jusqu’à ce que réapparaisse l’homme élégant. »

Salam, maman raconte une vie familiale par le menu, auprès d’une mère qui ne veut « ni militaires ni mollahs » parmi les siens. Le père est affable et le grand frère Puyan prend sans cesse des photos. Apparaissent bientôt des signes inquiétants : un contrôle de police sur la route (où un recueil de poésie est examiné attentivement par les forces de l’ordre), puis une fusillade devant les murs de l’école, où des « terroristes » sont abattus…

La révolution iranienne est en route, et lorsque l’ayatollah Khomeini arrive au pouvoir, la vie familiale en est ébranlée.

« Sur le front des arrestations et des exécutions, il y avait tous les jours des nouveautés surprenantes. N’importe qui risquait d’être traité de contre-révolutionnaire et de subir le même sort que les monarchistes.
Même notre sévère et détesté prof de sciences a passé quinze jours à l’ombre avant d’arriver à démontrer qu’il n’était pas un informateur de l’ancien régime de la Savak : des élèves avaient répandu cette rumeur pour se venger de lui, et elle était parvenue jusqu’aux comités révolutionnaires islamiques […] Lorsqu’il a été libéré et qu’il est revenu à l’école, il avait encore des hématomes sous ses yeux tuméfiés, bien qu’il essayât de les cacher derrière d’énormes lunettes noires. »

Ali va devoir faire des adieux à des proches et prendre conscience de choses bien lourdes pour un garçon de son âge.

Hamid Ziarati brosse un tableau complet, mêle le quotidien à l’Histoire à travers la naïveté de l’enfance et sa lucidité. Il nimbe l’ensemble d’une part mystérieuse de rêve, propre à gouverner ou décrypter les destinées.
Il nous emmène jusqu’au jour où les « pasdarans » jettent des livres au bûcher. On reste saisi devant le rouleau compresseur des événements, leurs mécanismes, l’embrigadement, les décisions urgentes qui placent les protagonistes dans un camp ou dans l’autre presque malgré eux.

« J’ai fermé très fort les yeux. Puis je les ai rouverts d’un coup » dit régulièrement Ali, à la fin de ses rêves.

Les cauchemars ne se limitent pas au sommeil…

Salam, maman d’Hamid Ziarati
Aux éditions Thierry Magnier -romans adultes-
Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli
Parution en mars 2010
Catégorie Littérature étrangère

Une réponse "

  1. Chère amie

    Première remarque : la description du fer à repasser a marqué jadis mon enfance. Ma mère procédait de la même manière. Sauf que je ne me suis jamais posé la question sur le poids variable ou non dudit fer en question😉

    Deuxième remarque : la description que vous faites de ce livre, toujours avec une précision chirurgicale, m’incite à attendre vivement sa parution et sa distribution au Québec.

    Conclusion : vous êtes privilégiée je crois d’avoir lu en avant-première ce qui me semble être un beau livre. Merci.

    Pierre R. Chantelois

    Cher Pierre, vous avez vu juste, je suis privilégiée d’avoir lu ce livre, et plus j’y pense, plus je ressens de l’attendrissement pour ces personnages et de l’admiration pour l’auteur, sa sensibilité ! (en même temps, je constate que vous voyez juste avec une constance sidérante, le Voyeur Juste devrait être votre nom indien :-))

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