« La grille donne directement sur l’étroit patio carrelé. J’ouvre la grille et me heurte au bruit.
Je le cherche du regard, comme s’il était possible de déterminer sa forme et de mesurer sa vitalité. Il vient d’au-delà des chambres à coucher, d’un terrain vague que je n’ai jamais vu – arrière-fond d’une vaste maison qui émerge d’une rue voisine.

Du seuil de la cuisine, ma mère me prévient :
˝Ç’a été comme ça toute la matinée.˝
Déconcerté, je m’enquiers :
˝Mais qu’est-ce que c’est ?
-Ils ont amené un autobus, mis le moteur en marche, et ils le laissent tourner, alors il tourne…˝ »

Un jeune narrateur sans nom, sa mère, une fille qu’il aime, un ami… et du bruit, du bruit partout, omniprésent, contre lequel
il lui faut se défendre, qu’il anticipe, tente de manipuler, de museler, de fuir.
Voilà la lutte inextricable du Silenciaire, roman de l’écrivain argentin Antonio di Benedetto.

Sans fioritures, les constats se succèdent dans ce livre qui tient à la fois du journal de bord et de l’allégorie.
Aucune explication psychologique ne vient justifier la répulsion du narrateur envers le bruit et son incapacité à le supporter. En perpétuel danger, en fuite constante, il entraine dans sa course sa mère, sa femme ensuite.


« Quand la maison visitée nous plaisait, je laissais à Nina ou ma mère le soin de débattre avec le vendeur. Je me mettais en quête des bruits susceptibles de filtrer à travers les patios et les murs.
Le procédé débouchait souvent sur des échanges aigrelets. Si je renonçais et en avouais la raison, le vendeur y voyait dénigrement et m’embarquait dans de stériles discussions sur la gravité ou la nocivité de tel ou tel bruit. »

Le narrateur, écrivain, prépare un livre « sur la détresse » qu’il intitulera « Le Toit », se perd dans des procès-verbaux, règlements, horaires, récriminations, et scrute les enseignes qui indiqueraient l’existence à proximité de chez lui d’un atelier, d’une quincaillerie, d’une marbrerie, ou de toute autre activité bruyante…

Il fuit sans relâche, change de « toit » pour échapper à un manège qui diffuse ses rondes, à un night-club dans un sous-sol, à une brasserie et sa terrasse pleine de clients bavards, aux motos, aux sifflets, aux altercations, à la grêle…

« Le bruit est un tam-tam.
[…] Le tam-tam est une émanation, une armure, un combat (ou l’annonce d’un combat qui n’aura pas lieu) contre l’ennemi en son entier, même s’il n’est pas en vue. »

De départs en déménagements, l’argent est dépensé dans cette échappée vaine, dans cette folie qui éclate puis se raisonne, en appelle à des considérations physiologiques, scientifiques.
Les mots de l’écrivain s’élèvent, servent d’abri, s’entassent comme des sacs au fond d’une tranchée.

Antonio di Benedetto creuse jusqu’au bout l’inquiétude infiltrée par la plus petite faille. Il décrit l’impuissance à négocier avec ce monde trop agressif. La peur, la haine du bruit sont des prétextes, les symptômes visibles d’une inadéquation plus profonde, la remise en cause d’une existence qui ne peut se frotter aux autres sans subir de dommages.

L’écriture sobre, parfois pointilliste, parfois lyrique d’Antonio di Benedetto, accentue l’étrangeté ˝faite homme˝ qu’est cet écrivain en fuite, terrifié par des voix, une musique, la radio.
S’il ne transforme pas son narrateur en insecte à la Kafka, il en fait une figure de fragilité en marche qui questionne ce qui nous entoure, profondément.

« […]
un bruit s’approche, qui me perturbe. Il passe à mes côtés. Il m’apparaît comme un point mobile à l’éclat doré. C’est une abeille.

Son bourdonnement m’assiège.
Elle se pose sur ma joue et ne met pas fin à sa vibration sonore. Je la frappe et elle tombe. Ce n’est pas une abeille, c’est une mouche. »

Le Silenciaire d’Antonio di Benedetto
Aux éditions José Corti, collection Ibériques
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Bernard Tissier
Catégorie Littérature étrangère -Roman-
Parution en décembre 2009
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  1. j’aime le bruit abeille – mais je ne vois pas grand avenir à l’auteur dans autre chose qu’une chambre à vide

    ou une surdité violente, peut-être ? 🙂

  2. Dominique dit :

    Il y a une très bonne critique dans la quinzaine littéraire je crois, ce roman m’intrigue

    Je ne l’ai pas lue, mais il faudrait ! 🙂

  3. Sofía dit :

    Antonio Di Benedetto a été un écrivain genial. Mais il est né en Argentine (un pays marginal) et a Mendoza (une provence marginal dans l´Argentine) Je suis de Mendoza, je suis argentine, et je crois que, s´il avait né en France ou en Angleterre ou aux EEUU, il serait vraiment plus connu…alors, je pense comme Cortázar, qui a dit que « Zama » est dans le même niveau de « L´etranger » ou « La nausée », et qu´elle est, inclus, meilleure que ces romans-la.

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