« À Chicago, certains ont toujours en mémoire l’arrivée de Phil Sprinkler, saxophoniste ténor qui, pour la première fois, sur la scène du Withman Club, ouvrit devant le public et non en coulisses la longue valise noire où reposait son instrument démonté, en assembla les morceaux et sans aucun essai démarra une improvisation soliste de vingt-sept minutes pendant laquelle son compagnon de jeu, le contrebassiste Gary Welles, se tenait en arrière, silencieux, droit et calme, la couleur caramel du visage et des mains rendue plus bienveillante encore par ses vêtements beiges, s’épatant secrètement, disponible, idiot et béatifique comme le Gilles de Watteau, vigilant, prêt à fournir en cas de trou d’air une aire de repos, une station harmonique à son compagnon, tout en oscillant lentement contre le manche courbe de sa contrebasse en gondolier au repos, aiguille d’une justice sonore, métronome d’un temps nouveau. »

Étrange construction que celle de La Persistance du froid : des pans d’existences se positionnent bout à bout, avec leurs bifurcations, leurs coudes, à la façon d’un assemblage de canalisations complexes et souterraines.

Nous suivons les destinées hétéroclites d’un cosmonaute, d’une actrice, d’un anthropologue… entre autres. Denis Decourchelle se fait biographe de ces vies inventées, jouant du détail documentaire, à tel point qu’il ne paraîtrait pas incongru de vouloir vérifier telle ou telle particularité de la vie de Réza Weiner ou du parcours du célèbre Valentin Semenov – avant de nous rendre compte qu’aucun de ces personnages ne figure dans une quelconque encyclopédie…

Cette précision met à jour des scenarii de vies emblématiques. Parfois courageux, parfois pathétiques, à la lisière du non-explicable, ils sont des hommes et des femmes en prise avec une réalité souvent bien plus grande qu’eux. Confrontés à l’image qu’ils génèrent dans le regard des autres, ils doivent composer, se défendre ou s’abandonner, saisis dans une sorte de mouvement universel, soumis à des forces incontrôlables issues de l’Histoire et de leurs histoires.

Denis Decourchelle les place, morceaux de puzzle, au milieu de périodes précises qu’il réussit à rendre à travers eux. Il donne aussi à voir, avec ce travail fragmenté, une mosaïque humaine, panel de sentiments divers, tableau de trajectoires croisées ou opposées, certaines frôlant la réussite comme l’impuissance.

« Dès qu’il en comprit le fonctionnement, Jerzy utilisa des appareils photo, en essaimant autour de lui des images, les éléments d’un puzzle à venir, lâcher de dispendieux pollens infertiles, poinçonnage des tickets d’entrée de son passage dans le monde, en milliers de diapositives et Polaroids aux teintes acides et pastel amassés dans des boîtes qu’il effeuillait aux heures débrayées, au milieu de quoi il finissait par s’endormir, constellé de ces pétales anguleux et brillants censés attester d’une présence, souvent intermittente. »

De cet assemblage nait un rythme syncopé, entre blues et jazz. Les passages descriptifs sont bousculés par des paragraphes métaphoriques à la poésie quasi hallucinée. Des fils souples relient les personnages entre eux, et c’est toute une structure invisible qui donne corps à ce roman. La construction faussement linéaire s’enroule en boucle et fait de La Persistance du froid un objet plein, traversé par une Cadillac longiligne, par un homme à la gestuelle étrange, tentant de transmettre une énergie invisible à une femme qu’il ne rencontrera pas.

Tout se tient dans ce roman sonore à la voix particulière, qui parfois vibre comme
« vibraient et vrombissaient ensemble les gros accordéons de Gilbert et Anselme, leur carrosserie de Bakélite gonflée d’un noir brillant de hanneton à la noce ou boîte de chocolat rouge au blason doré. Le son respiré de ces instruments le faisait danser dans les brassées, remous et renversement de notes, en s’abandonnant au flux de leur mélancolie réparatrices. »

La Persistance du froid de Denis Decourchelle
Chez Quidam éditeur
Collection Made in Europe
Parution en janvier 2010
Littérature française -Roman-
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  1. PhA dit :

    Superbe composition, cette Persistance du froid – et bel article.

  2. […] This post was mentioned on Twitter by Christine Jeanney. Christine Jeanney said: La Persistance du froid de Denis Decourchelle sur Pages à pages http://tinyurl.com/y5rjfzq http://ff.im/j78By […]

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