« Je ne porte pas spécialement d’habits noirs parce que tu n’es plus visible.
Je peux penser à toi en bleu des jours entiers.
Te trouver des fleurs qui sortent de l’ordinaire des vases assez beaux assez lourds.
C’est difficile de t’offrir quelque chose, ç’a toujours été.
L’autre fois j’ai mis mes deux pieds dans tes grandes bottes vides et ton chien est venu avec moi. »

Dans ce volume édité par La Table Ronde sont regroupés deux recueils, Pas revoir (1999, Le Dé bleu) et Neige rien (2000, éditions Unes), deux facettes très différentes de la voix de Valérie Rouzeau.

Si l’on tentait une comparaison visuelle, Pas revoir tiendrait de l’esquisse de scènes de vie aux teintes pastel, rendues floues par le souvenir ou l’émotion, alors que Neige rien, virulent, lancerait les mots en jets de couleurs rouges, par éclats, pratiquement des tags tracés clandestinement sur un mur.

Pas revoir est un chant de deuil, l’adieu au père. Sa mort habite ce recueil au sens vaste, à travers les incalculables retombées qu’elle provoque. L’esprit se fixe tour à tour sur le vide crée, sur les pans de vie qui précédent, sur ceux qui suivent, l’importance de détails retrouvés et la modification profonde qu’imprime cette disparition.
Les plus jamais apparaissent :

« Nous n’irons plus aux champignons le brouillard a tout mangé les chèvres blanches et nos paniers. »

Le quotidien est revu, re-vécu, réinvesti de mots au-delà de l’absence :

« Avant le coucher mon père et moi chacun à un lavabo lui se trouvant jaune moi mentant que pas tellement. »

La mort, l’agonie, la force des images, leur pudeur :

« Un drap blanc, pas un ciel déchiré.
Les oiseaux tous que j’aime arrêtés.
La chambre pleine de mouchoir coton, papier.
Pas un arbre plus dur.
Regards qui se posent et qui fuient. »

Neige rien (« N’ai-je rien ») est peut-être plus difficile à s’approprier, car sa syntaxe (« saint axe ») plus déroutante. Valérie Rouzeau y secoue ce monde imparfait où les petits sont piétinés :

« À l’étroit les trois huit
Virés salaires de rien
Micheline Michelin
Pasdradis pour demain »

Les poèmes rebondissent en balles, faussement ludiques :

« Bien visé c’est un mur gratifié
Vu la peine qu’il cause
Des griefs en rouge
Béton sans déraper
Ça monte aussi aux joues
Sans paroles »

Pas revoir, suivi de Neige rien offre la chance de lire à petit prix
(7 €) cette « voix vraiment nouvelle qui ne ressemble à aucune autre » que décrit André Velter dans sa préface. On est secoué, on est ému… Rouzeauïfié, en somme.

« Le hangar sa tôle ondule avec du vent.
En bottes c’est à mon père il y a ses traces de doigts sur les pinces coupantes et les nids d’hirondelles.
Dogue et moi parmi les flaques sombres les grues au sommeil lourd – c’est ce qu’elles lèvent.
Robe noire le cœur le cambouis bien caché.
Ta gueule dogue ta gueule dogue le jour va se coucher. »

Pas revoir suivi de Neige rien de Valérie Rouzeau
Aux éditions de La Table Ronde
Collection la petite vermillon
Poésie
Parution en février 2010
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Une réponse "

  1. cathulu dit :

    Un première partie sur le deuil mais sans pathos, une langue qui rue et chahute les mots, j’aime beaucoup…

    Aucun pathos, c’est vrai ! Et une langue chahutée de belle façon.

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