« 24
Il me frôle de trop près en bordure de quai bondé, son manteau lâche m’emporte le coude, le sien accroche ma liseuse. La Sony glissée d’entre mes doigts rebondit sec sur le quai, oscille sur les cloques aveugles au bord et bute contre le rail. Le train arrive, étincelles sous les roues côté droit, l’écran plié en deux explose et la poudre de fer se répand bizarre par vagues syncopées. Nous avons tous la tête pleine d’encre et les cheveux de suie. Sauf que non : il me frôle mais mes paumes tout contre : ça n’arrivera jamais. (98) »

Cent fragments, cent mini-fictions, rêves, hypothèses, sauts dans l’irréel se succèdent, se mélangent et jaillissent du Livre des peurs primaires de Guillaume Vissac.

Se mélangent au sens propre d’ailleurs, comme dans un jeu où l’on battrait des cartes géantes : sur chacune d’elles un texte numéroté se termine par un lien interactif menant à un autre texte situé ailleurs dans la gamme des nombres.

Plusieurs modes de lecture, donc : celui, sagement chronologique qui va du 1er fragment jusqu’au 100ème ; la lecture-rebond de liens en liens passant du texte 4 au texte 9 puis du 9 au 82, etc. ; et pourquoi pas l’aléatoire total, pur choix de cliquer ou de suivre ou de saisir ces parcelles dans un ordre inventé par soi-même, guidé par le hasard.

Guillaume Vissac poursuit l’histoire, les histoires.

Qu’on le frôle sur le quai d’une gare, et tout se déclenche.
Il pousse le geste à son paroxysme, frôler devient pousser, vaciller devient tomber et les rails se recouvrent de sang.
Les peurs primaires naissent de ce “et si” répété
(« Il est possible que, ça se pourrait si, il suffirait de et le wagon explose, une bombe quelque part, jaune et suie mêlés sur les murs tout contre, corps éparpillés »).

Et l’auteur de se rassurer à coups de « ça n’arrivera pas » et de « ça n’arrivera jamais » répétés.

« 26
Elle ne répond pas à son portable ni ne se pointe à l’heure au rendez-vous qu’elle a pourtant fixé. Il est possible qu’elle dorme, qu’elle ait oublié, ou bien une urgence mais non : elle s’est fait enlever par un serial killer (au moins) : elle gît sans vie dans un fossé : sa gorge coule sous la carcasse de sa voiture : les loups (rien que ça) déjà déchirent sa chair : ses vêtements en lambeaux sont rongés par l’anthrax. Mais non, elle dort, bien sûr qu’elle dort, le reste n’est que pure foutaise, n’arrivera jamais. (60) »

Chronologie ou pas, peu importe. C’est indiqué très clairement dès le texte 0 du Livre des peurs primaires :

« Le début ne prend plus et l’ordre s’éparpille ».

La porosité vie/fiction se dévoile, s’assume et salue au passage le “personnage d’affliction” qu’est Chloé Delaume.
L’exercice tient du saut à l’élastique réitéré : la chute libre avec le “si c’était” est stoppée par le “ça n’est pas possible”.
Tomber dans l’invention s’accompagne d’un sentiment de plaisir et de peur mêlés : on se coule dans le “c’est pour du semblant” des enfants, des scenarii télévisés, puis l’on se purge de peurs bien réelles, on colmate les brèches, on cherche un peu d’étanchéité face à ce monde d’aléas menaçants.

« 51
Je m’assoupis contre la vitre du train. Pour une raison qui m’échappe mon corps traverse. Il tombe effondré sur le talus qui jouxte les voies. Mes mains dans la terre et cheveux dans les ronces. Le train défile et siffle contre moi. Je me retiens aux ronces pour éviter de rouler vers les rails : je freine ma propre décapitation. Mes poignets saignent et les secondes écoulées. Bientôt je suis seul sur la voie vide. J’appelle au portable le 18 le plus proche. On me dit bougez pas. Je dis d’accord. Je dis putain, mon sac et ma veste son restés à bord. Il me faudra refaire tous mes papiers d’identité. Mais non, je corrige, impossible, je somnole bien mais mon épaule bute toujours contre la vitre et rien n’est arrivé. (96)»

Les catastrophes et/ou décalages défilent en exutoire fragmenté.
Le Livre des peurs primaires happe, tourne dans l’œil du cyclone, l’œil de l’auteur, lézardé, fêlé, aveuglé… qui peut savoir :

« 63
Elle convulse, droit comme un i sur son siège, l’écume aux lèvres et les dents retroussées. Mais non : elle avale une glace au cornet, le dos figé contre plastique. Ne jamais croire l’espace entre pupille et verre correcteur : c’est ici que l’œil ment. (87) »

Guillaume Vissac interroge la ville, les rails, les voix qui sortent du téléphone, les rêves, les passants anonymes, se plaçant au-delà des limites linéaires connues.
Il dépasse le regard simple, évite l’évidence pour traquer le hors-cadre dans ses « fictions du bord de l’œil ».

Entrer dans ce livre interactif est une expérience étonnante.
Une seule envie : lire l’autre texte de Guillaume Vissac
Qu’est-ce qu’un logement, ou parcourir son blog-journal-labo Omega-blue.

« 70
Un coup de fil, la mort de quelqu’un, qui, peu-importe et je m’en vais, prends le train en sens inverse et n’ai plus à me rendre où je n’ai pas envie d’être, non, plus besoin, mais c’est une chimère, un œil claqué trop vite sous la paupière, rien de tel ne pourra jamais se produire et à présent qu’il est l’heure je dois bien me lever et partir : y aller. »
Livre des peurs primaires de Guillaume Vissac
Littérature contemporaine numérique -Textes-

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Une réponse "

  1. […] J’aime nager dans une matière insaisissable. Même si j’ai très peur Parce que j’ai très peur ? Quand je n’ai pas peur je m’angoisse vite. Les rails m’angoissent. On est si vite passé, […]

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