« Tu te réveilles le matin et tu sais d’avance que c’est un jour déjà levé qui se lève. Que cette journée qui commence sera la sœur jumelle de celle d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier. Tu veux traîner un peu plus au lit, voler quelques minutes supplémentaires à ce jour qui pointe afin de reposer un brin plus longtemps ton corps courbatu, particulièrement ce bras gauche encore endolori par les vibrations du lourd marteau avec lequel tu cognes quotidiennement la pierre dure. Mais il faut te lever, Dieu n’a pas fait cette nuit plus longue pour toi. »

Dans le groupe pris en photo au bord du fleuve ne se trouve que des femmes, femmes au travail. Bagnardes modernes, leur parcours les a amenées dans une carrière où pendant des heures elles réduisent les pierres en graviers et emplissent des sacs qu’elles revendent. Pour survivre.

Emmanuel Dongala les raconte en s’adressant à leur porte-parole, Méréana (
« Tu te réveilles le matin… ») insufflant dans ce tutoiement continu un sentiment énorme de bienveillance, lequel se répand sur Batatou, Laurentine Paka, Mâ Bileko et les autres, toutes ces femmes africaines contraintes par le destin à une « descente dans ce cauchemar de pierres ».

Photo de groupe au bord du fleuve décrit l’héroïsme au quotidien de celles qui veulent voir leur travail payé à sa juste valeur : le prix du gravier a augmenté, tout  comme les bénéfices des intermédiaires qui l’acheminent vers le nouvel aéroport en construction.
Mais les femmes qui le concassent ne touchent pas un centime supplémentaire : elles s’organisent en résistance et refusent de vendre à bas prix.

La répression de cette revendication légitime ne se fait pas attendre, violente. Méréana et les autres n’en seront que plus déterminées.

« Vous ne vous attendiez pas du tout à ce que la riposte soit aussi rapide et brutale. Mis en déroute à onze heures, ces acheteurs de pierre sont revenus en force moins de deux heures plus tard, au moment même où vous vous apprêtiez à quitter le chantier. Seulement cette fois-ci ils ne sont pas venus seuls mais accompagnés d’un commando armé. Bien que surprise, tu n’es pas étonnée outre mesure puisque la plupart de ces camions appartenaient aux gros pontes du régime en place qui se cachaient derrière des parents anonymes pour faire des affaires souvent louches. Pour eux, mobiliser la police pour défendre leur bien privé est tout à fait normal. »

Emmanuel Dongala dénonce un pays où l’injustice est en résidence permanente : femmes opprimées, lésées, violentées, violées… chacune des
« casseuses de cailloux »
a quelque chose à dire ou
une cicatrice à montrer.

Ce conflit, simplement alimentaire au départ, sera l’occasion de rendre audibles des bouches trop souvent muettes, car il n’est peut-être « pire endroit pour une femme sur cette planète que ce continent qu’on appelle Afrique ».

Dans les pensées de Méréana s’opèrent des allers-retours entre passé et présent, entre souvenirs personnels et conflit, confidences échangées et interrogations sur l’avenir. Les destins parallèles qui se rejoignent dans la carrière deviennent palpables, replacés dans ce jeu de forces où coutumes, religion et politique débouchent si facilement sur l’oppression faite aux femmes.

Pourtant, pas de pathos dans Photo de groupe au bord du fleuve, mais bien une énergie salutaire, ce qui en fait un roman résolument optimiste et féministe (optiféministe, si j’osais).

Grâce au style d’Emmanuel Dongala jamais emphatique, aux événements relatés parfois tragi-comiques, ce groupe de femmes ne ruisselle pas de larmes, mais d’humanité et d’une vigueur presque fébrile.

« Ce matin, quand tu te lèves, tu sens que ce jour qui se lève avec toi est un jour qui ne s’est encore jamais levé, un jour différent. »

Photo de groupe au bord du fleuve
d’Emmanuel Dongala
Aux éditions Actes Sud
Roman
Parution en avril 2010

"

  1. brigitte celerier dit :

    beau livre – pour des femmes formidables

    et bel écho au Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye mais dans un registre différent, parfois plus sombre, parfois plus léger. J’ai vu beaucoup d’articles qui en référence titraient 15 (ou 16, c’était selon) femmes puissantes

  2. […] Livres : Voir B. et autour, Christine Jeanney ; qui a répondu à mon invitation sur le Wallwhisher où vous verrez la couverture du livre. J’ai du chercher une image acceptant de s’afficher ; pas du png, mais du jpg. Encore une chose à savoir … Et aussi : Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala. […]

  3. […] : Saisons japonaises, Nicole-Lise Bernheim – Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala – Vison sans visa de Brigitte Vaultier et Maud […]

  4. […] : Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala – Vison sans visa de Brigitte Vaultier et Maud […]

  5. Ibrahima. Berthe dit :

    Je suis african et voudrais vous lire.Alors voudriez vous me dire ou se procurer de votre livre?

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