« Le vrai prestidigitateur trouve sa récompense dans le sentiment d’un travail accompli avec perfection, pour la beauté du geste. Le gain ni les applaudissements ne lui sont nécessaires. Abandonné, avec le matériel de son art, sur une île déserte, il resterait parfaitement heureux. Il ne cesserait jamais de tirer des œufs durs de sa bouche, débiterait son boniment aux vents indifférents, et les affres suprêmes de la faim ne lui ferait sacrifier ni lapin vivant ni poissons rouges. Zuleika, sur une île déserte, eût consacré la majeure partie de son temps à la recherche d’une empreinte de pied masculin. »

Zuleika Dobson
est une jeune fille d’une séduction folle, et l’adjectif ˝folle˝ n’est pas là par hasard compte tenu des réactions qu’elle provoque. Tous les éléments mâles avec qui elle entre en contact, de près ou de loin, succombent à son charme, se traînent à ses pieds, se changent en adorateurs éperdus. Et cela à l’échelle planétaire, de la Russie aux Amériques et de Londres à l’Espagne.

« Le dimanche qui précéda son départ de Madrid, on donna, en son honneur, une grande corrida. Quinze taureaux reçurent le coup de grâce, et Alvarez, le roi des matadors, mourut dans l’arène avec le nom de Zuleika sur les lèvres. Il avait tenté de tuer son dernier taureau sans quitter des yeux la divina Seňiorita. »

Zuleika se nourrit de flatteries, d’yeux énamourés, d’attentions prodigués par ceux qu’elle envoûte. Elle ne répond jamais aux avances : son cœur y est indifférent. Elle n’aimera que l’homme qu’elle laissera de marbre, et ça n’est pas près de se produire…

« Tous ceux qui l’aiment, elle les méprise. Or, la voir, c’est l’aimer ».

Il en résulte une grande tristesse chez cette jeune femme qui brûle de l’envie d’aimer enfin.

Un séjour chez son grand-père, Recteur d’Oxford, va changer la donne. Bien sûr, les étudiants entreront en effervescence rien qu’en la voyant, rien de plus normal. Mais pas tous : un jeune Duc (et pas n’importe lequel) semblera insensible à sa présence…

« Huit heures venaient de sonner dans le salon du Recteur, et déjà les pieds ducaux resplendissaient sur la blanche peau d’ours du tapis. Ils étaient si minces et si longs, avec un cou-de-pied si noblement arqué, qu’on n’eût pu les comparer qu’à une paire de langues de bœuf glacées sur la table du petit-déjeuner. Quant à la prestance, aux traits et à la mise de celui dont ils étaient l’extrémité, ils étaient tout simplement incomparables. »

Mais le Duc succombe lui aussi. Quelle déception !
Les conséquences de cette faiblesse seront aquatiques, dramatiques, et plus d’un homme sera perdu…

Vous l’aurez compris, le style de Max Beerbohm est lui aussi « incomparable » (même si très différent d’une paire de langues de bœuf glacées). Fantaisiste, satyrique et observateur, il opère comme un charme, sans se départir de l’élégance brillante et teintée de nonchalance du dandy qu’il a été.

Zuleika Dobson est le seul roman jamais écrit par cet écrivain, critique, caricaturiste, ami d’Oscar Wilde, de Georges Bernard Shaw, Truman Capote, Laurence Olivier et Somerset Maugham, entre autres. Son œuvre la plus connue reste Seven men (Sept personnages), un recueil de nouvelles.

Je l’avoue, je suis tombée sous le charme de Zuleika Dobson. L’humour qui s’en dégage n’est pas un simple passe-temps. Un regard alerte, sans concession, se cache derrière, marque d’un esprit attentif à son temps, captivé par les interactions humaines au sens large, contradictions, élans, états d’âme, petites mesquineries, travers…

Max Beerbohm a l’élégance de se garder de tout accès de méchanceté (il faut l’en remercier, car cet esprit vif aurait été diablement assassin dans cet exercice). Et surtout, le savoir-faire de dessinateur/caricaturiste qui l’a rendu célèbre transparaît : la mise en scène des personnages, étonnamment visuelle, offre la finesse, l’épure d’un dessin à la plume, croqué sur le vif.

« D’un bout à l’autre des tables vides, luisaient les couverts intacts, et s’épanouissaient innocemment les fleurs dans les vases. Et tout le long des murs, inutiles, leurs rangs intouchés, demeuraient les serveurs. Certains des plus âgés, yeux clos et têtes penchées en avant, se redressaient de temps à autre d’une secousse brusque en clignant de paupières, regardaient autour d’eux avec stupeur, et se souvenaient. »

Qualifiée de “Perle de la littérature anglaise”, ce roman de
« l’incomparable Max » comme le surnommait Georges Bernard Shaw, mérite vraiment le détour.

(note : un message de l’éditeur sur la 4ème de couverture dans la cartouche du code-barre : “16,75€, 352 pages, À ce prix-là, nous aurions bien voulu vous offrir l’amour, mais l’imprimeur n’en avait plus”.)

Zuleika Dobson de Max Beerbohm
Traduction de Philippe Néel entièrement révisée par Anne-Sylvie Homassel
Illustrations de George Him
Parution en mai 2010


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  1. […] This post was mentioned on Twitter by Christine Jeanney, Christine Jeanney. Christine Jeanney said: Zuleika Dobson sur Pages à pages https://pagesapages.wordpress.com/2010/06/04/zuleika-dobson-de-max-beerbohm/ […]

  2. Bonjour,

    beau billet sur ce beau livre!
    J’ai été moins emballée par l’histoire, mais il mérite vraiment le coup d’oeil. Et la petite phrase à l’arrière du livre fait vraiment son effet 😉

    x

    Oui, en fait, est-ce que l’histoire est vraiment importante ? 🙂 C’est le régal du regard qui prédomine, je trouve

  3. Klim dit :

    Je viens de relire des passages et j’avoue que le livre s’est vraiment révélé à cette seconde lecture, il y a de la magie au début, des sarcasmes, beaucoup de densité. Bon, certains passages sont un peu longs, mais j’ai beaucoup aimé le style de l’auteur. Et pour l’auteur j’adore quand il prend la parole.

    Même chose pour moi 🙂 J’aurais vraiment aimé passer une soirée non loin de Max Beerbohm, à épier ses reparties, ses phrases (pas à la même table, car trop intimidant !)

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