« Parmi beaucoup d’autres choses, il avait consommé près de trois tonnes de pommes de terre, deux tonnes et demie de viande, cinq cent dix kilos de légumes divers, le même poids en confiture, neuf cent litres de café, quatre cent trente neuf plaques de chocolat, mille cinq cent cinquante six litres de vin, neuf cents litres de bière, deux cents litres de whisky ; usé deux cent quarante pantalons, trois cent vingt chemises, cent trente pullovers, cent dix neuf chaussures, plus de cinq cents chaussettes, une bonne cinquantaine de costumes, onze voitures, quinze matelas, dix neuf montres, cent quinze brosses à dent, trois cent quarante serviettes, quarante trois téléphones portables, seize ordinateurs, et maintenant il disparaissait sans laisser de traces. »

Laurent Margantin livre ici des fragments narratifs qu’il pose, paume ouverte, à un endroit non déterminé : on pourra les étiqueter, histoires, contes, proses poétiques ou fables, sans être certain d’en cerner totalement le genre. Ils ont en commun ce mystère de n’être pas rattachés au réel par un lieu défini, un nom propre, ou l’existence d’un narrateur/auteur/je révélé face visible qui les lierait ensemble.

De ces choix nait une ambiance mystérieuse, chacun des textes de Laurent Margantin se situant non pas dans notre monde ni dans un autre, mais à la frange des deux. Et les détails du paysage, pourtant familiers, nous installent devant une trouée devenue accessible, une ouverture vers un agencement autre. C’est un grenier aux objets disparates, un homme au port de tête remarquable, un serveur sans client, un drôle de colporteur à la marchandise inusitée.

« On avait attendu longtemps le voyageur. Il apportait des lettres venues de très loin, et d’un temps disparu. Où les avait-il trouvées,
ou bien les lui avait-on confiées ? Lui-même ne s’en souvenait plus exactement, mais les portait volontiers, en connaissant le contenu qu’il récitait avec un bonheur visible avant qu’on eût commencé à décacheter l’une d’entre elles. Alors, la lettre ouverte devant soi, on était stupéfait d’entendre la récitation du voyageur correspondre mot pour mot avec
ce qu’on lisait, comme si sa voix tâchait d’imiter celle de l’épistolier depuis longtemps disparu. Puis on s’asseyait sur un banc à côté du voyageur et on l’écoutait réciter pendant des heures, oubliant
le papier qu’on tenait entre les mains. »

Les phrases se font petites marches dans chaque texte devenu escalier dont on ne prévoit pas l’issue. Ici, pas de répétitions, ni de procédé décliné, malgré la contrainte d’écriture. Pas de parti pris dans ces histoires, mais une architecture complexe en essor constant, car réactivée à l’apparition d’un fait divers ou à la résurgence d’un souvenir. (lire à ce sujet La main de sable rebat les cartes où l’auteur dévoile en partie ce fonctionnement)

« Le matin au lever, c’était le vide de la nuit qui le laissait sans voix, incapable de se raccrocher à quoi que ce soit, comme si sa propre vie avait disparu, tout son passé englouti sans qu’il pût rien en récupérer. La journée s’écoulait, et peu à peu revenaient des éléments de la nuit précédente, des bouts de rêve, des sensations obscures qui faisaient émerger des instants effacés ou oubliés, puis soudainement des pans entiers de son existence. Le soir, quand il s’asseyait à son bureau, il pouvait croire qu’il avait récupéré la totalité de son passé, et après avoir composé un tableau idéalement exhaustif de sa propre vie, il en arpentait chaque année et chaque mois dans des espèces de couloirs à l’intérieur d’une tour qu’il s’était bâtie en quelques heures. Venaient ensuite la nuit et le sommeil qui effaçaient tout l’édifice dont il ne possédait aucun plan. »

Laurent Margantin
élargit la narration elle-même. Comme il le dit dans Un quatrième de couverture pour La main de sable il se situe « au-delà des noms propres – lieux, personnes, histoires individuelles » et s’ouvre « le plus librement et le plus intensément possible à un territoire inconnu, au-delà
du je de l’auteur qui ne fera plus loi ».

Le titre, La main de sable, porte cette perspective du fugace attrapé un instant, d’une plongée volontaire au creux d’une matière vaste et malléable, de chemins tracés, effacés, retrouvés et offerts, soumis à la mouvance du monde, délitement des grains, reconstruction des dunes.
On peut suivre ces textes comme on contemplerait l’évolution de volutes de fumées, toutes sœurs mais toutes disparates avec leurs arabesques fluctuantes.

« […] Ainsi naissait une harmonie, la sienne, unique et indestructible. Sa forme subsistait pendant un moment qui pouvait durer quelques mois ou quelques années, puis peu à peu elle se transformait, lentement envahie par de nouveaux éléments qui, au gré des rencontres et des expériences, venaient s’ajouter à l’ensemble patiemment constitué, sans toutefois jamais ébranler les soubassements de la bâtisse qui reposait sur quelques émotions initiales. […] »


La main de sable de Laurent Margantin

-Textes-
Chez Publie.net

Mise en ligne en juin 2010
Littérature contemporaine numérique

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  1. […] This post was mentioned on Twitter by αяf , Christine Jeanney. Christine Jeanney said: La main de sable de Laurent Margantin #publie.net sur Pàpages http://tinyurl.com/35x98or […]

  2. j’ai mis en ligne sur Babelio les quatre mots préparés avant de venir lire – et j’ai bien fait pour ne pas baisser les bras.
    Je n’avais pas lu le texte explicatif d Laurent Margantin. On sent cette construction. Vais m’assurer de l’avoir bien sentie

    Je n’avais pas pensé aux interrogations de l’enfant qui sont là, bien là. Ne pas avoir lu « la notice » de Laurent Margantin vous a permis de suivre cette piste très juste liée aux souvenirs et à l’enfance. C’est une très belle lecture ! 🙂
    à lire ici http://www.babelio.com/livres/Margantin-la-main-de-sable/186913/critiques

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