« Le plein été, en ville, c’est la saison de l’écrivain. Ils sont tous partis, déjà loin, ils regardent fixement à travers le pare-brise la route qui se dérobe sous eux, les mains gantées sur le volant, le téléphone reste silencieux, toute la corbeille de paperasse que le facteur déverse d’ordinaire quotidiennement dans l’antichambre diminue de volume et l’on peut se promener sans rencontrer quelqu’un constamment. »

Un écrivain savoure à l’avance ce temps estival disponible. Il va écrire, ou comme il le dit « monter au bon moment dans le train de l’inspiration qui ne marque que de brefs arrêts sur l’une ou l’autre des voies souterraines de notre pensée ».

Il rencontre de temps à autre son vieil ami le professeur, dans un café. Dans ce même quartier, la veuve du conseiller aulique G. habite seule dans son appartement. Il la connait depuis de longues années, même s’il ne la fréquente qu’occasionnellement.
Elle l’a invité récemment à prendre le thé chez elle pour lui parler des nombreux manuscrits laissés par son mari.

Quand la sonnette de l’épouse du conseiller G. reste sans réponse, un visiteur s’inquiète et il a bien raison : elle est morte. Famille et proches éloignés, cercle d’amis dispersés, il semble que le seul parmi ses connaissances présent en ville soit le narrateur, et c’est sur lui qu’échoit toute l’organisation des funérailles.

« Un cercueil de planches brutes et un vêtement de papier noir : c’est de cette manière qu’on inhume un cadavre aux frais de l’État s’il n’y avait personne d’autre pour le prendre en charge ; je l’avais entendu dire ; que ce soit l’usage ou pas, pour moi c’était exclu. »

Mort d’une dame en été, brève nouvelle d’une quarantaine de pages, rend compte d’une succession d’évènements à la lisière de l’improbable. Avec un narrateur qui doit prendre en charge un deuil qui ne lui appartient pas, Heimito von Doderer oscille entre dérision et désenchantement.

Les actes qui s’enchaînent suivent une logique imparable, mais chacun d’eux est perturbé par la distance qui sépare l’organisateur de la cérémonie et la morte. Le narrateur décide – ou plus exactement se voit moralement obligé de décider – du lieu et de l’horaire de l’enterrement, du nombre et de la distribution des faire-part, de tous ces détails pragmatiques qui, ici, puisque lui n’éprouve pas réellement de tristesse, prennent une coloration dérisoire ou absurde.

« Je commandais de toute manière cinquante faire-part. On ne pouvait pas en prendre moins. Les trois que je pus envoyer le furent à l’adresse de la sœur à Vienne, que je trouvai également dans l’annuaire, ainsi qu’aux deux dames déjà mentionnées qui étaient en vacances.
Qui devrait suivre le cercueil ? Moi tout seul ? Mon professeur me promit en soupirant de venir. Il évitait sinon les enterrements, par principe. »

Très occupé par les détails techniques qu’il doit régler, le narrateur semble loin de questionnements existentiels. Le matériel a submergé, masqué l’élément central, la mort. Lorsqu’elle reprendra la place qui lui est due, la première, ce sera avec l’intensité du fantastique.

« Pendant ce temps, j’avais commencé à remarquer des ombres qui se déplaçaient entre des tombes plus éloignées et qui se dirigeaient vers nous. »

Heimito von Doderer, écrivain autrichien, auteur des Démons et de Un meurtre que tout le monde commet, est souvent comparé à Robert Musil ou Hermann Broch. Issu de la bourgeoisie viennoise, il a adhéré brièvement à l’idéologie nazie avant de s’en détourner.

Cette courte nouvelle montre une grande virtuosité, et la facilité de l’auteur de passer d’un registre à l’autre. Portrait de femme, de lieux, ironie, pointe dramatique, la narration suit un cours fantasque qui fuit tout étiquetage.

« Les pièces étaient hautes de plafond. Le hamster doré était mort. Quelques jours après le décès de son maître, il s’était couché sur l’oreille et s’était endormi pour toujours. Le désordre des manuscrits semblait indescriptible, tout comme leur nombre.
Il y en avait toujours plus qui sortaient des tiroirs. Manuscrit sur manuscrit. Des cahiers de notes retravaillées péniblement et depuis longtemps.
Il s’avérait presque impossible de détruire, sans plus attendre, quelques liasses dans cette masse.
Il s’avérait pratiquement impossible de trouver une forme de classification appropriée. »

Mort d’une dame en été de Heimito von Doderer
Traduction de François Grosso
Aux éditions Sillage
Nouvelle
Parution en juin 2010


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