« « Vous avez un herbier avec vous ?̋ » demande ma voisine avec un intérêt manifeste. J’élude la question et soulève délicatement un des trèfles pour l’approcher de la lampe de lecture de l’avion. C’est le dernier qui soit encore entier, raide et fragile – une petite fleur éternelle. Il me paraît plus que probable que je souffre d’un empoisonnement alimentaire aigu et c’est sans doute symbolique, au point où en est ma vie, que la tige ne tienne plus qu’à un fil. »

Un personnage de Pierrot lunaire, Arnljótur, quitte son père et son frère jumeau, avec quelques boutures de Rosa candida dans son sac-à-dos. Sa mère est morte dans un accident de voiture.
Roseraie, pays de lave, fleur à huit pétales, nourritures, tendresse, enfant tombée du ciel font partie du décor de ce road movie aux codes hors normes. Par le regard d’Arnljótur s’installe un rapport sensible aux évènements, qui ne démontre pas mais semble se tenir entièrement dans la force des détails. Le décalage entre le narrateur et ce qui l’entoure, teinté d’humour candide, imprime un rythme faussement léger, entre perturbations, contemplations et lucidité ironique.
La mort et le deuil de la mère m’ont particulièrement touchée par leur transcription (parfois linéaire, parfois chaotique,ancré dans le réel et le métaphorique dans le même mouvement).

« Sa voix tremblait peut-être un tout petit peu, mais elle l’a dit à deux reprises de ne pas me faire de souci pour elle, qu’elle avait eu un petit accident – c’est exactement comme ça qu’elle a dit : un petit accident, dû à une simple maladresse. Elle rappellerait quand les équipes auraient fini de remettre la voiture sur la route, dit-elle comme si elle était conductrice de rallye automobile avec quatre assistants.
« Tu as quitté la route ?
_ Tu t’occuperas du dîner pour ton père et toi si je ne suis pas rentrée à temps, tu n’auras qu’à réchauffer les boulettes de poissons d’hier. Ça va prendre encore du temps ici. »
Puis elle fait une pause avant de reprendre la description de son paradis aux couleurs d’automne. Le soleil dont elle parlait est totalement occulté pour moi. Il pleuvait sur tout le pays ce jour-là et, selon le rapport de police, c’est justement la pluie sur la route qui a causé l’accident. Tout était trempé, l’asphalte était trempé, les prés étaient trempés, le champ de lave était trempé et elle décrivait les nuances extraordinaires de la terre, le scintillement de la mousse que le soleil dorait au milieu de la lave noire, elle parlait de cette belle clarté, elle parlait de la lumière, oui de la lumière.
« Tu es dans le champ de lave, maman ? Tu es blessée, maman ?
_ Il me faudra sans doute une nouvelle monture pour mes lunettes. »
Je sais maintenant que la communication tire à sa fin mais pour allonger le temps du souvenir, pour retarder mentalement l’adieu de maman, pour la garder près de moi plus longtemps, au moment de la récapitulation j’ajoute au scénario ce que je ne suis pas arrivé à lui dire à temps.
« Mais maman, maman, je me demandais si nous ne devrions pas essayer de transplanter ta rose à huit pétales de la serre au jardin, dans une plate-bande pour voir si elle passe l’hiver ? »
Ou bien je pourrais lui demander quelque chose qui prendrait plus de temps à détailler.
« Comment est-ce qu’on fait une sauce au curry, maman, et une soupe au cacao, maman, et une soupe au flétan ? »
Ensuite, il me semble qu’elle a dit, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, qu’il faudrait que je supporte papa même s’il est un peu vieux jeu et a ses petites manies. Et continuer à être gentil avec mon frère Jósef.
« Sois gentil avec ton père. Et n’oublie pas ton frère Jósef. Tu lu tenais la main quand vous étiez encore au berceau » – se peut-il qu’elle ait dit ça ?
Et puis on entend un bruit d’aspiration assourdi qui fait penser à un tout début de pneumonie, maman a cessé de parler.
La communication est terminée mais j’entends résonner des voix d’hommes.
« Le portable est encore allumé ?demande quelqu’un.
_ Elle est morte, c’est fini », dit une autre voix.
Et puis quelqu’un prend le téléphone.
« Allô, il y a quelqu’un à l’appareil ? »
Je me tais.
« Il a raccroché », dit la voix au bout du fil. »

Rosa candida de Audur Ava Ólafsdóttir

Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson

Aux éditions Zulma -Roman-

Parution en août 2010


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Une réponse "

  1. dasola dit :

    Bonjour, j’ai vraiment beaucoup apprécié la lecture de ce roman plein de fraîcheur. Cela fait du bien. J’ai fait des émules autour de moi. Bonne après-midi.

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