« Roland demande : vous écrivez quoi?

Je ne sais pas répondre à ça. Je ne sais pas ce que j’écris. J’écris, c’est déjà ça.

Ça ne suffit pas.

On attend autre chose.

Des romans, je dis d’abord.

Et puis : un roman.

Et puis : un livre.

Et puis : mon premier livre vient de sortir. Il y a dix jours.

Je corrige. Je modifie.

J’affine la réponse. Je la réduis.

Je dis la vérité.

Toute, et rien que.

Je lève la main droite.

Je le jure.

Roland ne demande pas de quoi ça parle.

À ça non plus, je ne sais pas répondre. »

Cocktail peut se lire de plusieurs façons : en toute connaissance de cause, en y cherchant et reconnaissant les personnages qui y participent, en décodant les initiales de ceux qui gravitent autour d’un éditeur, G, (Guillaume Dustan en l’occurrence), avec l’appétit d’y lire des portraits crus et peut-être d’y trouver des révélations – forcément sulfureuses, en regard du côté provocateur et controversé de l’auteur de Nicolas Pages.

Mais Cocktail peut aussi se lire en toute innocence, c’est-à-dire sans rien connaître de la période et des acteurs de ce milieu.

Laurent Herrou, en phrases courtes, dans un texte bref (70 pages), cerne un temps précis, celui d’un cocktail qui voit fêter la sortie de son premier roman, Laura. « J’ai passé la porte des éditions Balland le 19 janvier 2000 — mon livre était paru le 4. Guillaume Dustan était là, ainsi que les autres auteurs du Rayon ».

Le texte s’arrête aux perceptions immédiates, ce qui donne une sensation de caméra embarquée/cachée.

« Il y a l’attachée de presse.

Elle dit : vous avez vu G.?

Je dis non. Je mens. J’ai vu G. À travers la vitre. Je mens à la question, comme la question est un mensonge. Elle ne demande pas si j’ai vu G. Mais si j’ai salué G. Elle ne le dit pas pourtant. Elle remplace les mots par des mots similaires. Presque. Qui ne disent pas la même chose. Pourtant.

Je mens.

Je ne mens pas.

J’ai vu G. Son sweat-shirt bleu clair. Son visage fermé, penché sur le bureau. Ses lèvres qui remuent à l’adresse de celui qui est assis en face de lui. Face à face.

Je n’ai vu que ça, en entrant. Avant de voir l’attachée de presse qui tenait la porte ouverte sur la cour.

J’ai vu G.

Un bureau. »

Laurent Herrou dépouille les participants de leurs détails inutiles, vise le squelette dans ce texte où il ne reste que les os, ce qui est vu :

« Le type tape sur son ordinateur.

La fille répond au téléphone.

L’ami me fait attendre. »

ou ressenti :

« Je ne regarde pas ses mains. C’est rare.

Il a un sourire discret, embarrassé, engageant pourtant.

Pas une minute je ne me demande qui est ce mec qui vient m’aborder alors que j’attends l’heure du départ.

Pas une minute je ne lui en veux de s’être imposé à ma table. »

Dans cette trame minimaliste, un seul mot devient lourd de sens, un sens que l’on devinera, car rien n’est réellement dévoilé. Derrière les gestes et les paroles recensées, les tensions psychologiques prennent de plus en plus de place. Les ambiguïtés, les frottements entre personnages, expriment une sorte de violence froide, puis d’hypersensibilité. L’auteur est parfois étranger aux mécanismes, parfois prisonnier d’eux. Paraître, fabrications d’images, égos, jeu de rôle : La distance entre ce qui devrait être le but de ce cocktail (la sortie d’un roman, l’accueil d’un auteur) et ce qui se joue concrètement est tout le propos de Cocktail.

On pourrait y voir des règlements de compte, l’expression de frustrations d’un auteur qui pense « bêtement que le monde s’ouvre » après la publication de son premier livre, Laura. Ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt pour lui d’explorer son désenchantement à travers cet instant en point d’orgue, moment symbolique où sa place devrait être trouvée, mais se dérobe. Le microcosme décrit fonctionne sans lui, même s’il prend prétexte à célébrer son livre (que les invités n’ont pas lu).

De ce moment non-littéraire, car le/les livres évoqués le sont évasivement et uniquement sous leur apparence physique (image de couverture), Laurent Herrou produit un texte littéraire, dans une posture risquée, prêt à être perdu ou effacé, mais quoiqu’il lui en coûte à tenir compte de l’expérience. Il frôle et se brûle peut-être à la solitude profonde sous la vacuité, et ne détourne pas le regard devant l’isolement crucial révélé.

« Je serre la main de l’éditeur.

J’embrasse G.

Et l’attachée de presse.

La fille en noir est partie sans me dire au revoir. J.-B. tourne le dos.

Les autres, je ne les vois plus. »

Cocktail de Laurent Herrou

Texte suivi d’une postface de Nicolas Brulebois

Aux éditions E P & L A

Littérature contemporaine numérique

Mis en ligne en juillet 2010

Une réponse "

  1. Pikkendorff dit :

    Belle idée que cette sensation d’une caméra sur l’épaule.

    Pikkendorff

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