« Cette ville n’existe pas disent nos instincts nous disent nos yeux malgré ce que l’on voit malgré ces gens malgré ce ciel malgré ces visages distingués et les panneaux dans des langues inconnues inventées (ce peut être) malgré les noms des rues que l’on pense avoir lu ici ou là ce devait être dans des sortes de rêves de ceux où l’on marche sans fin dans une ville de toutes pièces créée une ville qui n’existe pas. »


Un voyage à New York en avril 2010. Daniel Bourrion prend des photos de la ville, instantanés de l’œil qui saisit une rue, une façade, les passagers dans le métro, un parc, un mur tagué… Les angles et perspectives varient, jouent de la hauteur et de la lumière, dans l’inclinaison et le mouvement. S’offre une vision d’étrangeté, d’achoppement au réel, et ce sentiment d’être enseveli ou happé par le spectacle de cette ville (“tentaculaire comme il est dit régulièrement). On pourrait mesurer sa force et s’arrêter simplement là.

Mais Daniel Bourrion ne s’arrête pas, ne peut pas s’arrêter à ces clichés, dans les deux sens du terme. Ses photos ne traquent pas le spectaculaire, ne se placent pas dans la posture ou dans l’esthétique un peu vaine, mais initient une fouille, se heurtent à des obstacles insoupçonnés, sondent des limites, imposent des interrogations. Que disent les jambes et les mains, les escaliers, les chaises vides, les écrans reflétés, les tuyaux, les fresques, les arbres ?

Cette ville, un fantasme, une invention, le point de jonction de fictions, d’énigmes à élucider.

« Cette ville n’existe pas et pas plus n’existent ces immeubles de verres sur lesquels s’acharnent des arbres alpinistes partis mais harnachés vers des sommets d’acier vers nos tours de Babel (que trouveront-ils là-haut on préfère l’oublier ne même pas y penser – à dire vrai on ne le sait pas et c’est pour nous mystère de plus). »


Les textes courts posés à l’intérieur ou à la lisière de chaque photo en modifient le sens, l’amplifient, opèrent un étrange recadrage. Les mots guident, soulèvent les angles, et le dessous des lieux se montre, résurgences et excroissances qu’on ne pouvait imaginer. Nous sommes dans la ville, encerclés et reclus, englués dans ses « fragments façon puzzle », cachés dans ses méandres, parfois perdus.

Nous marchons sur un empilement de fossiles, « des traces comme témoignages de la ville vieille et attestant mais sur les murs (gris textes stigmates qu’exhibaient des briques rouges et sales mémoires de toutes les âmes perdues errant sur la peau scarifiée de la ville grande et sans remords) ».

Nous sommes dans la ville excentrés, déplacés. Nous cherchons nos semblables et nos inventeurs.

« Peut-être à flanc de plages, ces lieux encore hantés, fantômes sans figures, ceux qui rêvèrent la ville, et firent plus que cela, allèrent la construire. »


Nous cherchons derrière d’autres questions, d’autres explications et la lecture de Cette ville n’existe pas devient elle-même “tentaculaire”, lançant ses bras vers des tensions qui ne nous avaient pas effleurés.

Le jeu entre textes et photos se fait sans bégaiement, sens et sensation portés différemment dans une force jumelle. À la première lecture, les textes insufflent une dimension hors-cadre aux photos feuilletées. Aux lectures suivantes, photos et textes ne disent plus les mêmes choses, approfondissent, explorent plus loin encore, et ouvrent de nouveaux passages.

« Cette ville n’existe pas et croire le contraire impose de la construire à partir de ses ombres à partir des échos qu’elle laisse sur nos yeux d’excès écarquillés. »

CETTE VILLE N’EXISTE PAS de Daniel Bourrion

-Textes et photos-

Chez Publie.net

Mis en ligne en août 2010

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  1. dbourrion dit :

    Merci de cette juste et belle lecture.

  2. j’aime l’angle
    « Les textes courts posés à l’intérieur ou à la lisière de chaque photo en modifient le sens, l’amplifient, opèrent un étrange recadrage »

  3. […] This post was mentioned on Twitter by Daniel Bourrion and brigitte celerier, Christine Jeanney. Christine Jeanney said: Cette ville n'existe pas de @dbourrion sur P/pages #publienet http://tinyurl.com/349hb55 […]

  4. dbourrion dit :

    Je reviens et rebondis suite à cet article, sur ta lecture et ce qu’elle me dit de ce que j’ai voulu dire…
    Une des choses que j’ai tenté (entre autres) de faire passer dans « Cette ville n’existe pas », c’est le sentiment permanent que j’ai ressenti là-bas, à NYC, d’une juxtaposition de villes à la fois dans l’espace ; dans les strates sociales ; et dans les temps.
    Où que j’ai été, j’ai senti (physiquement, j’entends) des morceaux de villes et de vies et de temps que l’on ne pouvait pas voir, peut-être parce qu’elles étaient « hors-cadre ».
    Les mouvements et inclinaisons, peut-être alors, tentaient d’attraper ce hors-cadre (mais évidemment, il m’échappait toujours).
    En parler alors (via les textes) pouvait être un moyen de le fixer. Je sens que je n’en ai attrapé qu’une infime partie.

    • cjeanney dit :

      J’ai senti aussi ces strates. Très prosaïquement, l’idée de ces livres à volets que l’on soulève, une image ou un mot à la surface et en-dessous, explications/indices, sauf que là, tu ne donnes pas d’explications, mais vraiment, tu lances des « bras ». vers d’autres fictions, d’autres histoires, d’autres temps. Comme si ne pouvait rester que des indices dans la ville, mais que nous pouvions soulever ces images/languettes pour élargir. Car finalement, est-ce que tout n’est pas toujours hors cadre. (je n’avais pas vu les inclinaisons dans ce sens, d’attraper ce qui manquerait/surgirait. Merci du coup de le dire, ça fait sens)

      • dbourrion dit :

        Il y a autre explication aussi, dans les inclinaisons, c’est que la ville bouge tout le temps, et le temps aussi tout le temps, alors toi là-dedans tu ne peux pas décemment caler ton cadre, tu te sens comme du flux dans un flux, ça bouge de tous les côtés.

    • cjeanney dit :

      et pour « l’infime partie », je me permets de toussoter avec une incrédulité non feinte.

      • dbourrion dit :

        Si, ce « livre » c’est comme un échantillon pris à la pipette dans l’océan, tu es bien loin d’avoir tout l’océan dedans – mais des morceaux, si.
        Toujours pareil avec le monde, tu pourrais en parler toute ta vie, l’écrire sans cesse, que tu n’en attraperais qu’un tout petit éclat, et encore (pour moi vraiment, l’image des fractales, que tu déplies sans cesse ; qui se déplient sans cesse. La littérature, c’est une fractale, j’en suis absolument certain.

      • cjeanney dit :

        oui, je garde l’idée et le mot, fractale, beau séparément et ensemble.

  5. […] This post was mentioned on Twitter by Daniel Bourrion and brigitte celerier, brigitte celerier. brigitte celerier said: RT @dbourrion: confirme par l'exemple là http://bit.ly/cfk1re ce que dit @oeuvresouvertes De la pollinisation critique sur Internet http://bit.ly/b059ii […]

  6. […] : Cette ville n’existe pas de Daniel Bourrion – Jean sans terre devant le miroir – Henry […]

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