« Il se peut que ma mémoire juxtapose une série de scènes sans lien, séparées par plusieurs mois voire plusieurs années, il se peut que, même dans le souvenir il ne puisse y avoir de pause et que la mémoire ne puisse s’orienter que d’après le réel, où aux scènes d’impuissance et d’incertitude, il n’est pas d’échappatoire. »


Une construction faussement simple : le narrateur, vieil ornithologue, et une jeune interprète se rencontre. Elle doit mémoriser des noms d’oiseaux en plusieurs langues y compris en latin et connaître leurs caractéristiques physiologiques. Il lui apporte son savoir, se tournant vers ce qui l’a construit, revenant sur son enfance et les événements qui l’ont marqué. Le fil de l’écriture fluctue entre ce passé qui l’a conduit là où il se trouve et l’échange avec cette jeune femme. Contraste important entre eux, comme l’est le contraste entre les époques. Le côte à côte se fait, un pan après l’autre, sans transition.


« J’avais peur que mes remarques eussent déjà si amplement déconcerté l’interprète qu’elle regrettât d’avoir accepté la commande. Je voulus simplifier peu à peu l’affaire en ôtant des pinsons qu’on ne risquait pas de croiser dans nos contrées et dont il ne serait probablement pas question, même si Frau Fischer souhaitait, lors de son rendez-vous, laisser les oiseaux vagabonder entre les langues. Je repris quelques spécimens sur la table : le bec-croisé bifascié, le roselin du Sinaï, le gros-bec errant et le gros-bec à ailes blanches, le serin à front rouge, le syriaque, les venturons corse et montagnard, la linotte à bec jaune ainsi que le pinson bleu d’un beau gris disparurent de notre vue, et la composition parut aussitôt plus claire, ainsi que le concéda Katharina Fischer.
Je me revois assis là, en chemise blanche, le faisceau de la lampe de la cuisine ne parvient pas jusqu’à moi, ma gouvernante me protège les yeux, la chemise est toute froissée, peut-être pourrait-on distinguer, si j’étais éclairé, des taches sombres sur le tissu, de la glaise, des crayons de couleur, du sang coagulé. Maria. Elle n’avait pas vingt ans. »


L’étude des oiseaux (et d’autres animaux par extension) constitue le fond de ce livre, aussi bien en terme de vocabulaire qu’en descriptif taxidermique, dans la préparation des « peaux » et les nombreux détails d’un monde insoupçonné. Un monde fonctionnant en vase clos, séparé du reste mais en prise avec la réalité, rejoint par elle malgré lui, soumis à tiraillements.


« – Ainsi, non seulement un oiseau donne des renseignements sur lui-même et sur ceux de son espèce mais il livre également quelque chose sur les gens qui l’ont découvert, nommé, dépouillé, voire sur les dernières personnes à l’avoir vu en vie. »


« Et mes mains, quand je rentrais le soir. J’avais le sentiment de répandre autour de moi une atmosphère de choucas. Je portais des gants, je mettais les mais dans les poches de mon manteau et pourtant dans le tramway, je pensais – les gens doivent savoir qu’il y a là quelqu’un qui passe ses journées à classer des choucas morts sur une table […]. »


La figure centrale est celle du professeur Kaltenburg que le narrateur rencontra alors qu’il n’était qu’un enfant et dont il devint élève et proche. Une figure presque caricaturale, mais ses excès n’en masquent que mieux les zones d’ombre.


« Pas une chaise vide pour ses invités mais toute la place imaginable pour ses animaux, la colonie de choucas sous les toits, et le sous-sol, qui appartient aux poissons. Un cacatoès circule librement entre les étages et son cri infernal se répercute dans le bâtiment dès qu’un invité ingénu lui barre son itinéraire de vol habituel. Les chiens errent à travers les pièces, ce qui irrite certaines personnes, plus encore que les canards installés sur le tapis qui émettent à peine un léger caquètement quand le chat de la maison arrive en se pavanant comme si, en dehors de lui, son maître seul comptait. Sans oublier le hamster. Sur le bureau, la pile de papiers rongés sur lesquels il a travaillé la nuit passée, quant à l’animal, on ne le voit nulle part. […]
Qu’est-ce qu’il y a de si intéressant chez ces animaux ? Le professeur arbore un air distrait, perplexe :
-Les animaux, quels animaux ? C’est vous que j’étudie. »


Le narrateur cherche dans ses souvenirs des éclaircissements qu’il n’a pas osé formuler, des détails dont sur le moment il n’a pas mesuré l’importance. La rencontre avec la jeune interlocutrice est prétexte à une plongée sensorielle, intellectuelle, historique. C’est très délicatement, subtilement, que les déplacements entre les époques et les idées s’effectuent. Une sorte de glissement constant d’une idée à l’autre, souvenirs, sensations et ce qu’il faut creuser à l’intérieur pour s’orienter, vers un bilan impossible, l’impuissance rétrospective face au passé.


« Depuis le matin une fine pellicule de nuages s’est installée au-dessus de la ville et voilà qu’un crachin commence à tomber, Katharina Fischer dit : « La mort de Staline à délié la langue de Kaltenburg » et sa voix sonne comme étouffée dans le silence qui nous entoure, comme si Staline était mort la veille, comme si personne ne savait encore exactement quoi faire de ce mort, comme si partout, derrière les fenêtres, des hommes muets, affligés, le visage inondé de larmes, étaient assis près de la radio, attendant que la musique funèbre diffusée sans interruption depuis vingt-quatre heures s’arrête, et qu’un speaker, s’efforçant de retrouver une contenance, lise le flash suivant, nous venons de recevoir cette information de Moscou : le grand Staline s’est réveillé. »


Kaltenburg de Marcel Beyer offre une construction qui au final paraît presque aussi ronde que l’œil d’un des oiseaux étudiés, reflets dans une pupille d’animal, silhouettes d’hommes et de femmes sur lesquelles se greffent d’autres images, lourdes de sens.


« -Tu n’as jamais vu leurs manteaux de cuir ? demanda Klara. Dans votre rue, il n’y avait aucune maison devant laquelle une voiture noire se serait arrêtée en laissant tourner son moteur ? »



Kaltenburg de Marcel Beyer
Traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot
Aux éditions Métailié
Parution en septembre 2010

Une réponse "

  1. […] :  Guy Férez Auxerre – Une passion Kaltenburg de Marcel Beyer – La petite souris, Rachel ; profitons-en pour faire la connaissance de Nico, fils […]

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