« Monsieur Le Comte, on l’aura deviné, n’était pas le plus expérimenté des cyclistes. Il avait à cela des excuses : Monsieur Le Comte n’avait pas eu de papa pour prendre en charge ce périlleux apprentissage, ni de maman non plus ; car Monsieur Le Comte, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, était un enfant de l’Assistance. Ses parents, manifestement inconscients de l’importance pourtant forcément innée de leur progéniture, l’avaient abandonné dès sa naissance, pour de mystérieuses raisons, qui le resteront, ou peut-être pas – pour d’autres mystérieuses raisons, qui le resteront, ou peut-être pas. »

 

Philippe Annocque n’écrit pas deux fois la même chose, c’est une certitude. Il suffit de prendre Liquide et de le comparer à Monsieur Le Comte au pied de la lettre pour s’en convaincre. D’un côté un flux poétique et sensitif et, de l’autre, une sorte de Monsieur Hulot à Absurdville, une réjouissante et trépidante « calembredaine » très « héroïque ».

Liquide cernait un homme en s’attachant aux seuls reflets du personnage, sorte de portrait par « ricochet », utilisant sensations et introspection intensément. Monsieur Le Comte au pied de la lettre explore le verbe, le mot comme matière, jusqu’à plus soif. Prendre les mots « au pied de la lettre », Philippe Annocque ne s’en prive pas et joue sur les sonorités, l’extravagance des situations induites par le jeu des mots côte à côte.

 

« Monsieur Le Comte, un peu las, se délassait devant l’aquarium où le corps anguilliforme de la murène ondulait voluptueusement ; le spectacle (en effet) était délassant comme une danse orientale. Or, tandis qu’il s’approchait, en proie au charme sinueux de cette contorsionniste aux impressionnantes mâchoires, elle – qui jusqu’alors ne lui avait présenté que son profil – lui fit face. Et, tandis qu’elle s’approchait comme pour un langoureux baiser, il la reconnut ! Sa physionomie vue de face n’avait plus rien de celle d’un poisson, si étrange fût-il : ce nez saillant, cette peau brune et marbrée, ce regard glauque au-dessus d’un sourire cruel : ce n’était autre que la propre grand-mère de Monsieur Le Comte, par il ne savait quel prodige en poisson carnassier réincarné ! »


Mais il y a bien, outre l’auteur, un point commun entre les deux derniers romans de Philippe Annocque : le thème de l’identité traverse ces deux expériences, portrait identitaire formé de sensations pour Liquide, portrait identitaire fondamentalement oulipien ici. Monsieur Le Comte, cet être de papier à la destinée tellement improbable, si fragile, qu’une simple phrase ferait partir en fumée, trouve un frère siamois sans visage dans une bibliothèque étrange.

Roman fantaisiste étrange et débridé, métaphore rêvée et humoristique, une fois de plus c’est un livre « hors normes » qui paraît chez Quidam Éditeur, ce qui marque sa singularité dans le paysage éditorial.


« L’ex-bibliothécaire reconnaissait volontiers toute cette vanité qui était la sienne, il était prêt désormais à l’assumer, depuis qu’il promenait de par le monde sa face effacée. Défiguré, il lui semblait qu’un sens nouveau s’incarnait désormais en lui : le sens propre. C’est ainsi qu’il avait lui-même éprouvé le besoin de s’inventer, pour son bon plaisir, un double imaginaire, un double figuré d’un nom d’apparence pourtant propre : Monsieur Le Comte, notre commune incarnation, enfiguré d’une figure dont le style amphigourique certainement ne ferait envie à personne. Cependant, cette entreprise courageuse, qu’il intitula Monsieur Le Comte au pied de la lettre parut bien vite insuffisante à l’ex-bibliothécaire ; pire, elle était presque sur le point de se retourner contre son intention initiale, puisque tout cela, à n’en pas douter, risquait bel et bien de faire un livre. »


Monsieur Le Comte au pied de la lettre de Philippe Annocque

chez Quidam Éditeur

parution en octobre 2010


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  1. […] This post was mentioned on Twitter by brigitte celerier, Christine Jeanney. Christine Jeanney said: Monsieur Le Comte de Philippe Annocque sur P/àpages http://tinyurl.com/27t32rv […]

  2. M’a l’air rudement bien, c’t’affaire…
    Va m’renseigner pas plus tard que derechef !

  3. […] Livre : Monsieur Le Comte au pied de la lettre de Philippe Annocque. […]

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