« Réveillez-vous, pourquoi êtes-vous couché là ? La bibliothèque n’ouvre que dans deux heures, vous n’avez rien à faire ici. C’est le comble : voilà qu’on enferme les lecteurs dans mon sous-sol. Ils m’auront vraiment tout fait dans cet établissement. Pas la peine de crier, je n’y suis pour rien moi… Mais je sais qui vous êtes, vous connaissez les lieux. À force de passer vos journées à traîner ici, ça devait arriver d’y rester la nuit. Non, ne partez pas, maintenant que vous êtes là, vous aller m’aider. »

Elle, bibliothécaire, responsable du secteur géographie (cote 900), officie au sous-sol d’un établissement de province depuis vingt cinq ans, vit seule et s’épanche, avant l’heure de l’ouverture, auprès d’un interlocuteur invisible qu’elle n’hésite pas à malmener un peu (« Quel esprit sain pourrait parvenir à se faire enfermer dans un sous-sol pareil ? Mais oui, vous êtes un peu limite, avouez-le. De toute façon, les bibliothèques attirent les fous. »)

Dans un monologue ininterrompu, fluide, tonique, acerbe, elle déroule tout ce qu’elle a sur le cœur, donne son avis sur le système de classement de Dewey, Balzac, la culture, son boucher, les blancs-becs du rayon bandes dessinées, le divertissement, la mort et l’amour, surtout l’amour, celui de Simone envers Sartre, et le sien pour Martin, étudiant à la nuque parfaite.

Elle peut sembler correspondre au parfait stéréotype quand elle glorifie l’ordre dont elle se sent dépositaire :

« […] au fond, un lecteur de vient dans une bibliothèque que pour y mettre du désordre. Donc, si on veut limiter la casse, il faut les surveiller de près. Ma mission peut se résumer à cela : empêcher les lecteurs de pervertir le grand ordonnancement de mon sous-sol. Je n’y arrive pas toujours. Régulièrement, ils font des bêtises. C’est inévitable. Ils déclassent, ils volent, ils écornent, ils dérangent. Il y en a même qui arrachent des pages. Arracher les pages, quand j’y pense, alors que les photocopies sont à sept centimes d’euro ! Ce sont toujours des hommes. Comme les maniaques du surlignage, toujours des hommes. Il n’y a que les hommes pour légitimer ainsi leurs interventions sur un livre, leurs corrections ou leurs avis dans la marge. »


Mais autour de ce squelette cohérent de personnage strict qui exige le silence, Sophie Divry applique des morceaux de chair et construit une femme vivante, inattendue, drôle, incisive, qui donne son avis sur tout. Sur la Révolution, les dévédés, la hiérarchie, la lecture.

« Pour me faire bien comprendre, je vais vous dire qui typiquement n’entre jamais ici : l’homme blanc riche, entre trente-cinq et cinquante ans. Pourquoi ? Parce qu’à cet âge il fait partie des barbares dominants. Monsieur ne fréquente pas les infrastructures publiques. Jamais vous ne verrez monsieur dans un bus. Monsieur ne partage rien avec les autres, monsieur possède. Cela fait longtemps que la madame de monsieur ne demande plus d’œufs à la voisine d’en face, elle a eu pour la fête des Mères un mixeur trois vitesses, et quand monsieur veut lire, monsieur achète ses livres. Mais, lire, c’est déjà un acte de faiblesse. Monsieur a du pouvoir d’achat. Une maison. Deux voitures. Monsieur n’a pas de temps. Il paie un abonnement au club sportif. Pense-t-il jamais, monsieur, à la maison commune ? Non, il se considère comme tout-puissant, un self-made-man, cet âne. Mais la vie n’est pas un programme de machine à laver. Attendez qu’il lui arrive un cancer sur le coin de la tête, un chômage, un adultère ou un contrôle fiscal. Ou les quatre à la fois. Là, tout penaud, vous le verrez arriver, la queue entre les jambes. Son téléphone ne sonnera plus. Soudain, le temps s’étirera. Alors, il feuillettera des journaux, s’apercevra qu’il ne connait rien du monde, s’ébahira de notre nouvelle possibilité de prêt pour six semaines renouvelable une fois. Sa femme le quittera, il deviendra maniaque ou dépressif, bouliste, piéton même. Il sera parmi nous. Mais il aura fallu que la vie lui donne toutes ces claques sur la tête pour qu’enfin il comprenne que la bibliothèque devant laquelle il passait auparavant avec indifférence, ce ne sont pas des livres morts, non, c’est le cœur même de la Grande Consolation. »


Ce monologue d’une femme invisible, discrète, cessera à l’ouverture des portes de la bibliothèque, mais on aura eu le temps d’apercevoir une étendue insoupçonnée, d’apprendre qu’un Américain est un Européen qui a raté le bateau du retour, que l’énorme erreur de Maupassant fut d’acheter un voilier, et que les révolutions se fomentent dans le silence. Tout comme nous ne soupçonnions pas ce problème de La cote 400 :

« […] une énorme erreur, c’est d’avoir déplacé les langues de la classe 400 à la classe 800. Et qu’a-t-on mis à leur place ? Qu’a-t-on mis ? Rien. Ce qui fait que la classe 400, en ce moment, est inoccupée, vide. Vous êtes d’accord, c’est une ineptie. Moi, cela me donne le vertige, cette cote vacante. »


La cote 400 de Sophie Divry
Aux éditions Les Allusifs
Parution en septembre 2010

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  1. Sammy dit :

    Voilà un livre qui pourrait me plaire. Des livres, une bibliothèques, des considérations un peu déjantées sur la beauté de la classification Dewey… « De toute façon, les bibliothèques attirent les fous »… voilà une phrase à méditer🙂

    Je ne sais pas si c’est volontaire, mais « la cote 400 », ça me fait penser à ces relevés topographiques de la première guerre mondiale, désignant des bouts de collines, des replis de terrains, des butes sans importance stratégique, où l’on s’est pourtant étripé avec conviction, dans la boue et les obus au phosphore. Bref, quand j’ai lu ce titre, j’ai cru que c’était un roman sur la guerre.

  2. […] Livre : La cote 400 de Sophie Divry. […]

  3. cdimonjous dit :

    C’est ma bibliothécaire qui m’a conseillé ce livre et je vous assure elle ne ressemble pas du tout à l’héroïne. J’ai trouvé ce monologue amusant même si la dominante est assez noire.

  4. Theoma dit :

    repéré, noté, surligné, je veux, je veux, je veux !

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