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« […] l’important c’était que ce soit différent d’ici, différent de Paris par exemple, c’est l’été ou presque et je suis là pour études, comme j’y avais été l’an dernier, pour études aussi, parce que Paris c’est pas d’où je viens, la France c’est pas d’où je viens, je suis à Paris pour études et à cause de la langue, parce qu’on y parle la même que là d’où je viens, ou alors à peu près, pour les études c’était plus facile, vous comprenez, c’était encouragé même, on disait pars, vas à Paris faire des études, ils parlent la même langue que nous là-bas, comme si c’était un argument, pourtant je peux pas dire que ce soit bête, c’est peut-être même pour cette raison que j’ai décidé d’aller au Maroc, parce qu’on y parle la même langue aussi, pas seulement la même langue, ils parlent aussi leur bonne vieille langue sèche, leur langue du désert bien râpeuse au palais, pas seulement mais quand même, beaucoup la même langue, et voilà comment cette histoire de langue avait décidé de mes migrations sans que j’y aie rien à dire, en tout cas sans que j’y réfléchisse jamais, sans que je prémédite rien […] »


Une seule phrase dans ce monologue, une seule phrase du début à la fin de La Science des lichens. Dépliée, elle passe par des détours, se débobine, enchaine les considérations, les remarques, puise dans la narration et dans la confidence pour dessiner le visage d’un homme, peu à peu, un homme qui s’adresse à nous directement en commençant par un très net « Je demande votre attention s’il vous plaît ».

C’est cette phrase, cette voix qui va donner corps à l’homme qui parle, dont on apprendra qui il est et ce qui le travaille, étudiant venu à Paris en « résidence d’étudiants dans le 5e arrondissement, une maison qu’avait habitée Descartes au temps des bateaux » et qui prépare une thèse de biologie.


« […]voilà, une thèse sur les lichens plus précisément, c’est un domaine d’études en soi, ça s’appelle la lichénologie, oui oui, sérieux, la lichénologie, parce que c’est complexe, le lichen, ça procède de la symbiose d’un champignon et d’une algue, ou encore d’un champignon et d’une bactérie, je vous passe les détails parce qu’autrement je vous soûlerais, comme moi-même je suis facilement soûlable j’essaie d’éviter de soûler les autres, par empathie en quelque sorte […] »

 

On comprendra petit à petit son trajet, par des détails qu’il partage, parfois comiques, toujours sincères, par des anecdotes qui, agencées entre elles, s’extraient de l’anecdotique : elles disent son cheminement, décrivent l’endroit où il se trouve, ce qui s’y passe d’intense. Dans les tensions de la langue, dans la peur de la chute, c’est une condition d’homme qu’on mesure.

 

« […] j’avais besoin d’argent pour éviter de tomber dans l’itinérance, je veux dire pour pas finir à la rue, c’est comme ça qu’on dit à Montréal, les SDF on les appelle itinérants, parce qu’ils bougent tout le temps vous comprenez, du parc au trottoir, du métro au refuge, d’une rue à l’autre et ainsi de suite, quand on est itinérant on prend le RER aussi, comme vous, comme nous maintenant, tiens on a passé la fourche Aulnay-sous-Bois, dans le haut-parleur bientôt il y aura Le Blanc Mesnil, puis Drancy, puis le Bourget, Paris grossit, il était déjà là mais juste plus petit, plus disloqué, il y a l’oranger du coucher de soleil voyez […] »

 

La longue phrase de Mahigan Lepage va réussir à décrire un état indescriptible, une saturation, une recherche, un épuisement et une solitude profonde. Sur ce trajet, le voyageur qui parle est à un point de non-retour.

 

« […] en fait ces mots je les écoute pas je les entends seulement, Orsay-Ville, Bures-sur-Yvette, La Macquinière, si vous saviez l’étonnement que c’est au début tous ces noms dans une tête américaine, on dirait des vieux noms du temps des bateaux, ça fait rêver un petit bout de temps et puis l’illusion se brise dans la succession des arrêts tous semblables, dans 5 minutes à peine on sera au bout du chemin et je vais devoir sortir et fuir, mourir même si ça se trouve pour éviter votre réponse, pour éviter d’avoir à écouter, peu importe ce qui serait dit et comment, qu’on me demande l’heure ou une direction, juste ça si je l’écoutais vraiment ça pourrait me tuer […] »

 

La Science des lichens est un texte singulier : une phrase unique au phrasé fluide, qui enchaîne une idée à l’autre sans rupture, mais qui met à jour tiraillements et contusions, manques et trop-pleins.

Un texte qui montre un homme parlant à un autre homme, alors qu’il est peut-être déjà trop tard pour le rejoindre, pour nous comme pour lui, puisque déjà

« […] les portes s’ouvrent et nos corps se disloquent, partez maintenant je me tais, il y a ce tunnel creusé sous les voies, attention à la marche en descendant du train. »


La Science des Lichens de Mahigan Lepage

chez Publie.net

Littérature contemporaine numérique

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  1. brigetoun dit :

    merci ! je savais bien – alors me suis contentée d’une note sur Babellio et je viens lire ici

  2. […] This post was mentioned on Twitter by brigitte celerier. brigitte celerier said: RT @cjeanney: La Science des lichens sur P/àpages de @mahiganl http://tinyurl.com/46xkd7e […]

  3. maryse hache dit :

    veux la lire cette science des lichens,  pour puissance du mot à goût salé ocre jaune sur granit pour la longue phrase qui s’étire et son avant-goût dans la prononciation de mahigan, pour ce que j’en ai lu dire chez guillaume vissac et chez vous et pour ces mos de stations de rer que j’entends depuis celle du train de banlieue tête de ligne luxemboug : ce train est direct antony massy-palaiseau omnibus de massy-palaiseau à st remy et jusqu’à to day mot de la station à chaque arrêt répété deux fois avec tonalité ascendante puis descendante et l’ajout de attention à la marche en descendant du train égrené à chaque station mais mahigan entend la macquiniére moi après bures j’entends la hacquinière ou plutôt je lis car mon texte de rer en omnibus à partir de massy-palaiseau c’est palaiseau palaiseau-villebon lozère le guichet orsay et je fais attention à la marche en descendant du train

  4. […] Culture générale : Lectures et autres nourritures culturelles de janvier ; une initiative intéressante, n’est-il pas ? ! La Science des lichens de Mahigan Lepage. […]

  5. […] Jeanney, billet sur La science des lichens dans Pages à pages, 17 janvier […]

  6. […] Jeanney, billet sur La science des lichens dans Pages à pages, 17 janvier […]

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