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« Crab ne serait rien d’autre que la main droite d’un écrivain courant latéralement sur la page ? Possible. Son jumeau peu dégourdi, qui vit de rapines et de mendicité, alors serait la main gauche du même. »

Postulat étrange, point de départ précis et surréaliste, ce Crab fait parler de lui et s’exprime, pendant qu’autour de lui et à l’annonce de ses exploits d’autres voix réagissent (une voix aigre, une voix de guide, une journaliste, un narrateur…) à la manière d’une pièce de théâtre radiophonique* puisqu’il est question d’un auditoire.

« (UNE JOURNALISTE)

“C’est vous l’auteur ? Quelques questions, vous voulez bien ? Vous semblez croire que l’écriture a forcément affaire à ce qui échappe, à ce qui se dérobe. Quel sens donnez-vous à ces figures de l’incongru qui reviennent sans cesse sous votre plume ?

– Je déroule toujours un fil logique dans mes livres, me semble-t-il, mais je ne m’arrête pas aux premières conclusions raisonnables auquel ce fil conduit. Je dévide toute la pelote et c’est ainsi, insensiblement, que mes textes basculent dans une forme de délire, qui n’est pas le délire du fou, encore moins le délire de l’ivrogne. C’est un délire scrupuleux, construit rigoureusement avec les outils mêmes de la raison, avec ces mêmes outils qui lui servent à édifier les structures et les architectures dans lesquelles nos existences se coulent. Je ne renonce pas à la méthode logique, au contraire, je l’épuise, j’en tire toutes les conséquences, tous les effets. Mais j’exagère à peine et aussitôt l’incongruité surgit.” »

Et c’est bien ce qui se passe. Brillant, inventif, drôle, inattendu, sérieux, ça entourloupe, détonne, prend à rebrousse-poil, donne à penser, fuse dans toutes les directions tout en gardant le cap. C’est donc, pour résumer, indescriptible.

Sous la couche fantaisiste, la faconde, la jovialité et la maîtrise de l’exercice, une sorte de « franchise nue » est dévoilée. L’incongru n’est pas une échappatoire ou une simple figure de style, mais bien plus que cela :

« – Le roman est réaliste par nature parce qu’il obéit au principe de réalité. On y raconte une histoire, avec un début (naissance) et un dénouement (mort), on y décrit une trajectoire nette. Tout est verrouillé. Ce n’est pas un hasard si le roman est devenu la forme officielle de la littérature. Quel que soit son contenu, si sulfureux soit-il, il ne saurait rien remettre en cause puisqu’il est un petit module de l’ensemble, un modèle réduit plus ou moins stylisé mais opérationnel et bien huilé du monde que l’homme s’est inventé, en se plaçant naïvement au centre. D’ailleurs, la plupart des lecteurs y vont pour s’y reconnaître, pour s’y trouver ressemblants tous les uns aux autres, et s’assoupir là, béats, bienheureux, dans cette chaleur d’étable. Selon moi, on a plus vite fait de se pincer pour vérifier qu’on existe… Mais c’est intéressant, pourtant. Car si le monde n’offre que peu de prise à ma hargne, le roman oui, en revanche, qui n’en est que la projection, une réplique complaisante ou une redondance dérisoire, une miniature que je peux briser. Dans cet espace-là, j’ai les moyens de réagir, de riposter. J’écris donc des romans que je m’ingénie simultanément à démolir de l’intérieur. Je les sabote. Mes livres sont aussi à chaque fois le récit de cette mise à sac. Le roman en tant que genre institué, réglementé et presque réglementaire désormais, paye pour le reste… parce que je n’ai pas pu démolir mon école. Or j’espère toujours un peu, après avoir fini un livre, qu’il va se produire un effet de retour dans le réel. Je me frotte les mains. Je ris tout seul. Je prends des airs louches. Tout va sauter, je me dis. J’attends quelques jours. Puis, comme rien ne se passe, je commence un nouveau livre. »

C’est plaisir de bout en bout que de lire Si la main droite de l’écrivain était un crabe, sans doute pour l’alchimie si particulière d’Eric Chevillard, sa façon de dire légèrement des choses sérieuses et de manier très sérieusement le saugrenu.

« Crab – qu’est-ce qu’il va bien pouvoir encore lui arriver aujourd’hui, épousera-t-il un pingouin, avalera-t-il son pied, apparaîtra-t-il dans le miroir d’un autre, forgera-t-il un cerf-volant, attrapera-t-il au filet à papillons l’instant qui passe, partira-t-il à la conquête de l’espace dans une fusée en peuplier toute simple, réduira-t-il le mètre, sera-t-il vendu comme timbre-poste, explosera-t-il dans Rome, découvrira-t-il son crâne fossilisé dans les sables du Sahara, mettra-t-il fin à ses jours en croyant tuer son jumeau, édifiera-t-il une fourmilière pour son seul usage, versera-t-il tout son sang à l’ennemi, rejoindra-t-il son ombre aux antipodes, cette nuit, fera-t-il graver son portrait au revers des médailles, nuancera-t-il le rouge, tisonnera-t-il le soleil d’hiver, entrera-t-il dans la composition du pain ? – se rend à l’enterrement de son père.

(L’ÉCRIVAIN)

« Vous êtes assis ? C’est tout bonnement incroyable, en effet, on vient de découvrir au Kenya, parmi les restes d’un hominidé vieux de six millions d’années, un fémur attestant qu’il se tenait debout, lui, messieurs les auditeurs ! »

(LA VOIX AIGRE)

– Crab à la radio ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? ! »

~>le blog d’Éric Chevillard et son site

Si la main droite de l’écrivain était un crabe d’Éric Chevillard

chez Publie.net

*Si la main droite de l’écrivain était un crabe, texte d’Éric Chevillard, Première diffusion sur France Culture, Atelier de Création Radiophonique, le 6 octobre 2002

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  1. […] Culture : Parcours des arts sous terre – « It’s for You » ; une autre époque – Si la main droite de l’écrivain était un crabe d’Eric Chevillard. […]

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