« Le nouveau frotte sa paume sur le tissu lustré du jean neuf. Il regarde ses mains épaisses, encore calleuses. Il se demande combien de temps ça prendra pour qu’elles ramollissent, qu’elles aient la consistance d’une bouche. »

Un nouveau travail, employé sur un plateau de téléphonie, une « marguerite », alors qu’il était électricien, et n’avait « Pas besoin de discussion, on se comprend vite entre gens des métiers techniques, il n’y a qu’à suivre les couleurs des fils, repérer les cosses à sertir ».

Sa bouche, alors que parler n’est pas son fort, doit se remplir de phrases toutes faites, prêtes à l’emploi, refrains abstraits, étanches, « Nous allons regarder ça ensemble, vous êtes bien monsieur/madame/mademoiselle X ? Vous habitez bien numéro/nom de rue/ville ? » »Vous bénéficiez en ce moment de notre offre Optimum plus, est-ce exact ? »

Il travaille avec Robert, Maryse, Roland, Magali, et on le nomme Eric, mais aucun de ces prénoms n’est réel puisque l’entreprise leur demande d’en choisir un autre que le leur, pseudo, avatar, double ou jumeau, monde décalé, délibérément réduit à la voix, coupé des corps, coupé du sens,  comme le semblant de dialogue lisse. « Phrases pensées par d’autres, récitées par les collègues machinalement, la bouche comme un outil en suspension devant le micro, le souffle tranquille des mots appris, évidents, logiques, susurrés pour ne jamais déplaire. Et que dit-elle, cette voix du client dans l’oreille, un peu nasillarde ? Est-ce qu’on l’écoute seulement ? On enchaîne rapidement par la question déjà cent fois répétées depuis le début de la journée : Vous êtes bien monsieur/madame/mademoiselle X ? Et qu’importent le nom et le prénom du client puisque dans cinq minutes quelqu’un d’autre l’aura déjà remplacé. Le lien entre l’oreille et la bouche ne se fait pas : on parle et on écoute de façon indépendante ».

Il, ce faux Eric, va faire son travail, mais quelque chose ne cadre pas, ne peut entrer dans les fenêtres qu’il ouvre sur l’écran (« page « service du client », onglet « argumentaire », sous-onglet « positionnement par rapport à la concurrence »). Quand d’autres se suicident, par défenestration justement, lui se met à courir, s’entraîne au marathon, éprouve la résistance/l’existence de son corps.

Retour aux mots sauvages, c’est peut-être une échappée, une lutte en schizophrénie, d’un « il » qui veut exister par lui-même en même temps qu’il voudrait dessiner un Eric valable ou compatible. « Il » court, prend la mesure de ce qui se noue autour d’Eric, pendant qu’Eric s’extrait un instant de la ligne (hotline) et recontacte sur son temps libre un client, personnellement (et pas de hasard dans la symbolique si l’homme en question est paralytique, sa voix « métallique »).

Jeu de dupe, reflets, où comment s ‘orienter, comment seulement réaliser de quoi sont faits les écrasements, les lassitudes et renoncements cachés sous les mots domestiques.

« Dans la transparence des bulles de verre, chacun s’isole maintenant, perd son regard dans ces faux miroirs, cherche à se réchauffer en vain dans la blancheur froide des affichages plasma. La tragédie s’éparpille dans les pixels. »

Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel

aux éditions Fayard

~> le site de l’auteur

~> la chronique de Christophe Grossi sur ePagine

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  1. brigetoun dit :

    agréable de retrouver mon plaisir de lecture à travers votre regard – un beau livre

    • cjeanney dit :

      Merci Brigitte (franchement peur de pas en dire assez, mais peur aussi de détricoter en disant, alors que c’est lecture presque intime, qui fait un long chemin au dedans)

  2. ChG dit :

    Belle lecture Christine de ce grand texte auquel je repense très souvent. Merci pour le lien aussi.

  3. […] Lectures proposées : John Connolly, L’empreinte des amants – Chronique des héros pas supers – Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel. […]

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