(chronique initialement parue sur Oeuvres ouvertes, le site de Laurent Margantin)

« Il supportait mal les faiseurs de discours. Il détestait plus que tout être objet de récit. »

Alors, comme on s’approche d’une bête rétive inconnue, le récit se forme et se déforme pour l’atteindre, lui André, et ceux qui l’entourent, l’entourèrent. C’est un ‘décillement’, une gageure, une écriture frontale impossible à laquelle Marie Cosnay se coltine pour stopper une gangrène silencieuse. Ne pas l’écrire reviendrait à ne pas écrire, définitivement.

Le texte s’arrime à des dates, lieux, documents qu’il utilise sans s’y limiter (« Je trouvais des temps parallèles, souples. »… « Penser aux sources remontées, aux pistes suivies, à toutes celles qui m’agrippèrent. »).

L’écrit est posé sur ligne de tension extrême, poésie, histoire, phrases détaillées de précisions, puis bascules, ruptures et embardées, dans l’attention du geste vital exercé.

« Arracher l’idée car je m’y désagrège. Chaque geste : forme compacte. Chaque geste fait un cocon de geste. Arracher ce que je suis, ce que je fus devant, au-dedans, l’arracher, fabriquer avec rien une peau, couvrir. Une pause. Vouloir que rien ne passe. »« Je vivais, c’était par le fils d’André. Lui mourait, fabriquant le berceau de mes poupées. Je ramassai la chose vacante qu’il avait léguée, la figure d’autre chose, j’allai. »

Déjà, au tout début, André n’est pas qu’André. Se déplient à l’intérieur de lui d’autres formes qui prennent vie autonome, chacun portant en miroir plus de figures que lui-même n’en contient ou n’en a conscience. « Du secret insistant dans le bruit des obus, André est tombé amoureux. Le temps n’était pas à savoir de soi-même. La douceur il la trouva inattendue, dans le secret du garçon qui frottait aux siennes ses épaules, le secret il le reçut comme si dans le froid du couloir de boue ils étaient non tous deux, épaules contre épaules, mais quatre – lui et lui-même doublés du garçon et de ce qu’avait le garçon en lui-même. Et de l’homme absent que le garçon aimait. »

Ainsi ce travail passe par contourner, atteindre par la bande, ce qui ne peut être dévoilé clairement, car « si tu le dis je meurs ». Outrepasser l’interdit, le dire, et l’écrire c’est provoquer la mort (avec toute l’étendue de sens du mot ‘provocation’, sa gestuelle suicidaire, pleine de panache, d’énergie vive). Ne pas dire est une agonie lente que la narratrice refuse. Elle fond alors son geste dans une union des vivants et des morts, qu’elle entrelace avec sa voix :

« Au moment le plus fort, au pic du grand repos qui joignait l’inconscience, la morte retrouva un corps, beau, double, simple et défripé, du mien. Nos chairs, dans le cœur de l’alcôve que je préparai pour la fête, se mêlèrent sans que l’on pût savoir de qui étaient la cuisse, le torse soudain fait mâle, la dent, le lobe de l’oreille, le doigt. Je désirai que la mêlée continuât. »

Marie Cosnay travaille et c’est à la fois descente, extraction et remontée. Et l’interrogation première, le mot lui-même pris à sa source comme non-explicite, non-gérable, non-discernable puisque sans genre, un non-dicible qui va s’amplifiant. De l’amour inexprimable entre deux hommes, malédiction silencieuse devant témoin muet. De l’enfant sans nom disparu, fils d’une morte, que l’on retrouve, qu’on ressuscite, mais sans rien prononcer. D’une autre naissance que l’on ne peut nommer ni désigner, comme si le destin s’ingéniait à jouer avec les attaches fines qui nous relient à la parole. De ces liens familiaux noués, quelles sont les tiges qui durent, qui impriment force et sens, quand l’une d’elles ne peut simplement pas parler, sous ‘peine de mort’, et quand une autre ne sait même pas qui être, entre le le, le la, n’est peut-être pas né(e), collée/coincée sur terre dans ses limbes d’enfants-anges privés de ciels, d’enfers, de voix. La narratrice ravaude ses fils, tiges familiales, en teste la résistance, avec la peur qu’ils cèdent mais la certitude qu’il le faut. Repousser les ombres, peut-être les écarter, peut-être les faire fuir, aller, lent voyage vers André. « André, la douceur lui faisait de petits signes, sur les flammes, épaule contre épaule, dans le récit de celui qui ne craignait pas les récits mais se promettait la mort pour un mot alors même que la mort, on lui marchait dessus. »

André des ombres passe aussi par des terres de légendes, Ethiopie, là où une femme marche derrière des machines, une imprimerie et les lettres formées, extraites, envoyées. (« Toutes les vingt secondes les lignes de plomb tombent dans la galée. Les lignes sont posées sur la table d’acier. »)

« La nuit du 24 au 25 mai 1991, quatorze mille personnes quittent Addis Abeba, empruntent le pont aérien qui ramène au pays de Salomon les enfants présumés qu’il eut de la reine aux pieds nus, mordue de connaissance, et les enfants de leurs enfants. Bien avant, en 1923, Alexis, Marie, André et Albertine ont quitté Addis Abeba, et quant à André, venant des bords terrorisés du siècle, il persista à se taire, rangea chaque savoir dans les casiers de son intelligence, casiers qu’il s’efforça de rendre stériles, imperméables. »

Ce serait ironique et grave qu’André des ombres ne soit pas lu et donc réduit au silence, tant le talent et la beauté des phrases de Marie Cosnay s’emploient pleinement à lutter contre. Dans une ultime tension contradictoire, le silence transformé est devenu source, magnifique centre de parole, avec une grâce des moments captés. « D’autres fenêtres sont ouvertes sur des fleuves rougis de tempête, on y appelle au secours. Le chant sonne sur la berge d’en face, l’appel renvoie l’appel. Un cygne blanc passe sous le pont de fer à la recherche de poissons morts. On raconte un chien tombé au fleuve, étouffé sous les ailes du cygne. Derrière les fenêtres protégées l’ennui est blotti. »

~> André des Ombres, par Marie Cosnay, éditions Publie.net, collection Reprint

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Une réponse "

  1. brigetoun dit :

    beaucoup aimé le livre – beaucoup aimé, aussi, cette présentation

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