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« On voudrait tirer sur ces jours, les plaquer en arrière comme on rabat un voile, comme on plie un tissu, figer l’instant d’avant
l’annonce
l’instant d’avant l’annonce être encore dans le souffle, la pause, le quasi-rien, ou même dans l’attente.
On voudrait se tordre en tous sens pour que ça n’arrive pas, pour que ça n’arrive pas, que ça ne puisse même pas s’envisager, pour que ça ne se fige pas dans le temps, comme ça. »

Ils sont deux dans ce livre : Franck et sa narratrice. Il s’agit pour elle de rassembler les traces, indices, signaux, lieux, bâtiments, et peut-être dans la trajectoire redessinée, repérer une structure globale, former un tout qui fasse sens. Reconstruire l’itinéraire de Franck, en aligner les points de jonction, de retrouvailles, c’est peut-être expliquer, retrouver, prouver, assembler. C’est en tout cas lutter, pied à pied, contre une séparation lancinante, car Franck, pour employer un raccourci usuel, est un marginal, un de ceux qui n’est pas là où il doit être, un sans domicile fixe, un homme chassé, en fuite, un insaisissable.

Retrouver les endroits où il se déplace, repérer ses habitudes, et au passage se placer à la fois en lui et dans son reflet. Happer, en investissant Franck – en tentant de le faire – ce que les autres peuvent voir de lui.
« Des grilles et des dalles, des lampes, des prospectus. Certains aux pas perdus vous observent de loin et se demandent où sont vos parents. Où sont les enseignants, éducateurs, animateurs, voisins, où sont les connaissances, commerçants et collègues, grands-parents et amis, les gens qui vous ont vus grandir ? Ceux qui étaient sur la photo ? Personne. À chaque arrivée, sur les quais, la foule ouvre les portes, bat la mesure vers la ville, fenêtres, persiennes, bus, taxis, wagons de métro vers lesquels elle descend le ticket à la main, la valise à la main, trop chargée, impatiente. Personne ne vient jamais pour vous, qui traversez le quai en colère, soulagés ou inquiets, prêts à la baffe, personne, quand vous êtes tellement visibles. Vous le dites comme on mord, en riant, et dans ce rire on crache, vous crachez.
Certains aux pas perdus vous regardent cracher. Ils y voient les duvets roulés, la crasse, le hall d’entrée infranchissable et l’immeuble désaffecté, sommeil dans un Caddie, carton, tous ces chiffons rouges agités sous le nez de ceux qui travaillent. Ils reviennent vite à l’ordinaire, qui est pour vous le superflu : les journaux, les bonbons, les livres, les billets, le composteur, les quais. »

Franck pourrait être le livre d’une absence refusée. Comment rejoindre Franck qui s’échappe ? Et lorsqu’il est reclus, emprisonné, ne l’atteindre que le temps d’un parloir, se contenter de 30 minutes par semaine, au mieux. Alors, le faire exister en l’attendant, attendre de rejoindre Franck :

« Attendre. Retrouver les horaires sur la vitre et sur le guichet.
PARIS DENFERT → CENTRE PÉNITENTIAIRE DE FLEURY-MÉROGIS
FLEURY → PARIS DENFERT (véridique – sinon quoi ?)

[…]Entre la vitre du guichet et celle de l’Abribus quelque chose en nous s’est tordu, et s’imprime, se gonfle se recroqueville et nous agrippe là, à la pointe du crâne, frappe et modifie le squelette tandis que l’on attend le car. Deux empreintes du pied dans le sol comme si nous n’allions plus bouger, la sidération capte, enfle, envahit, ils ont bien raison de ne pas nous ouvrir la porte à la compagnie des transports, nous gonflons nous mesurons dix mètres. »

Attendre, souvent attendre, « Et de toute façon, que faire d’autre ? On ne s’installe pas dans une histoire pareille on attend, suspendu au verdict ».

Anne Savelli pointe, cerne. La densité de son regard, l’intensité de ce qui la lie à Franck, donnent à son écriture une acuité visuelle qui écarte l’inutile. C’est un travail en tension, travail de resserrement, d’encerclement autour d’une figure volatile, et le rythme qu’elle donne à ses mots “s’entend respirer”. Sa voix et son souffle sous-tendent le texte qui se déploie, prose et poème sans rupture.

« ta main ta joue sur la table une feuille sur la feuille coupée horizontale en trois ou quatre
trois ou quatre parties de toi ta main ta tête ta joue peut-être ton épaule décalées sur la feuille que tu vas replier
et l’ombre sur ta joue ta boucle de ceinture les lettres qui s’empilent les cinq pas que tu fais par quoi finir ?
les cinq pas que tu fais de la table à la porte comment finir ?
et quelle date de sortie et revenir au squat/ou non prévenir la famille/ou non et combien sur ton compte ce que tu as en tête
le soleil disperse fumée de cigarette flou du calendrier imprime sur ta main ce qui reste de jour
de jours
et dans le cendrier la poche du briquet ce qui reste presque rien
l’encre sert pour la peau la lettre lettre et peau se confondent
février mars avril comment finir la lettre ? »
Autour de Franck, c’est bien sûr une société qui est dite, avec ses violences et lâchetés, ses humiliations, ses manques. Que fait-elle cette société d’un jeune homme qui n’a nulle part ou aller depuis l’enfance, qui est nié, s’enfonce, comme soumis à la malédiction d’un hasard imparable ? Que disent les signes que cette société adresse aux visiteurs de ces parias ? Anne Savelli dénonce les injonctions, les ordres, les permissions, l’inhumanité.

« On les connaît bien aujourd’hui, années 2000 du terrorisme, mais à l’époque passer au détecteur
sous celui-là on ne vous rend pas votre portemonnaie ou votre briquet d’un sourire, d’un geste complices, comme au musée. Il faut tout enlever, tout, badges, bijoux, ceintures, pièces de monnaie et clefs, chaussures même (et ceux dont le métal est dans les dents, le corps, pacemakers bridges, comment font-ils ?), les histoires pullulent les semaines suivantes, dans le car, dans la salle d’attente (aujourd’hui on y ajouterait les piercings), tout, barrettes, bracelets et bagues, tout, on insiste parce que ça insiste, la prison c’est ça, ce qui insiste, marcher en chaussettes dans le couloir les boucles d’oreilles dans une main, les chaussures dans l’autre et savoir d’un seul coup que c’est fini, qu’en sortant on traînera ailleurs le cliquetis devenu dérisoire et que même puisque c’est ainsi, fini, de soi-même on enlèvera tout, on rangera dans une boîte les boucles d’oreilles et les bagues, les badges, les clous de la ceinture, tout, oubliées les chaussures dans lesquelles on trouve du métal, pour pouvoir revenir être obligé d’oublier tout, qui jusqu’ici on était dans le silence de la salle, à la terrasse, sur les trottoirs, dans les rues, qui on était dans les concerts, cette silhouette dans la foule, avec les autres, avec les livres, films, sculptures, tableaux et rêves, rythmes de basse et de batterie. Là-bas, en y revenant, à Fleury, on finira par appeler ça le carmel en y revenant sans qu’on le sache nue
et le carmel sans qu’on le sache sera partout. »

Franck est insaisissable, malgré tout « Nous n’avons pas ton cœur qui bat, les paroles qui sortent de ta bouche », et pourtant. Le visage capturé par la narratrice n’est pas une illusion, ni une “figure” de style. C’est très réellement qu’il se matérialise, issu de ses traces aussi sûrement qu’il prend corps dans le vide qu’il laisse. Comme si Franck, né une deuxième fois, se trouvait enveloppé tendrement dans une couverture en forme de livre.

« Je t’écris de la gare du Nord, sous la passerelle de l’Eurostar (vitres de la verrière comme du papier de verre). Je viens de retirer mes billets, Lille et Béthune, retour par Arras.
Je t’écris de Jourdain. La station est fermée.
Je t’écris de la gare Montparnasse dans ce qui reste encore, n’est pas encore parti, entre deux trains, dans l’écriture elle-même. »

À lire, voir, entendre : Dans la ville haute, site dédié à Franck (textes/lectures/photos)
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Franck d’Anne Savelli
Aux éditions Stock
collection La Forêt
Parution en septembre 2010

"

  1. MERCI – pour la lecture, le ton rendu tel qu’on le perçoit dans les fragments qu’elle nous a donné – pour les avoir situés, éclairés par le fil du livre – mon envie grandit (zut je cède trop à l’actualité et l’impatience cette année !)

    • cjeanney dit :

      N’ai peut-être pas assez insisté sur les lignes tracées par les lieux, et sur les pendants invisibles (ce qui aurait pu se passer / ce qui se passe) installés. Encore beaucoup à dire il y aurait !

  2. [...] This post was mentioned on Twitter by françois bon, Pierre Ménard, brigitte celerier, Martine Sonnet, carol shapiro and others. carol shapiro said: RT @cjeanney: Je répète : Magnifique Franck de @athanorster (et ce n'est pas du pipeau ce que je raconte) http://tinyurl.com/3yebup2 [...]

  3. ap dit :

    Plus que trois jours! Et déception de ne pouvoir l’acquérir à Pensées classées…

  4. [...] aussi : ::: le site du livre, dans la ville haute ::: son blog, fenêtres open space ::: et le beau billet de Christine Jeanney (Pages à pages) Category: [...]

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