« la première fois que je suis allée au Brésil
je suis sortie de l’avion
à Recife
et j’ai été enveloppée par la chaleur
par l’odeur chaude de l’air
la chaleur avait une odeur
aiguë, inoubliable
et tout de suite après
dans la ville
j’ai vu un mur avec une inscription
un graffiti
o inferno é verde
l’enfer est vert »

Voilà l’incipit du monologue où Leslie Kaplan se place, se déplace, face à une expression qu’elle tourne et déploie pour mieux l’examiner, « l’enfer est vert ». Les sensations d’abord, avec un flux d’images fragmentées, répercutées :

« l’enfer est vert
comme le bloc bleu
du ciel
comme le rouge de la favela
avec ses maisons
en briques
ou en carton
ou en rien »

Leslie Kaplan se laisse surprendre par les couleurs, les instantanés, les contrastes, dans un mouvement lent et violent à la fois.

« l’enfer est vert
comme la terre qui s’effrite
les gens mangent des rats
et à dix kilomètres
dans les rues de la ville
à Fortaleza »

Peu de ponctuation dans ce fil de pensées dévidé.
Les passages à la ligne sont là pour imprimer le rythme, accompagner l’étonnement ou les digressions. La pensée court, se pose, vise d’autres lieux parallèles, resserrant autour d’elle une unité humaine commune, des faubourgs de New York à une avenue des Lilas. Leslie Kalplan éclate sa pensée en étoile. L’enfer vert du Brésil au centre tend ses bras dans toutes les directions : James Baldwin, un film de Jacques Rivette, Hannah Arendt, Arthur Rimbaud, jusqu’aux rêves d’une petite fille qui dessine…
Les mots eux-mêmes se font enjeu.

« l’enfer est vert
comme le langage
what are you reading, my lord
words, words, words
que lisez-vous, mon prince
des mots, des mots, des mots
des discours, il y en a beaucoup
et de beaucoup de sortes
discours épais
comme des galettes
discours creux
bourrés de paille
et butés
arrêtés
enfermants »

L’enfermement, justement, est ce qu’il faut nier, puis dépasser. Les mots s’appellent en plusieurs langues, de « You walk into the room » à « espantando a tristeza ».
Le texte prend appui sur le socle répété, scandé, de
« l’enfer est vert ».
Ce titre se change en refrain, martèlement d’un chant de guerre ou ritournelle triste, ou peut-être les deux à la fois.

L’enfer est vert, entre réflexions et fulgurances, laisse un arrière goût de bruits et de couleurs mêlées.

Temps et lieux se déplacent à l’intérieur, tout comme les barrières langagières, les lignes. Et « les mots [peuvent] se prolonger
à l’infini
comme les choses »

L’enfer est vert de Leslie Kaplan
Chez Publie.net
Littérature contemporaine numérique
Première publication aux éditions Inventaire/Invention
Mise en ligne initiale sur Publie.net en avril 2009

Une réponse "

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