Margaret Atwood« Maintenant les lilas sont en fleur de l’autre côté de la vitre, et il les voit, disons en partie.

Malgré cela, il se croit en octobre. Pourtant, le noyau de sa personnalité est toujours là. Carré dans son fauteuil, il essaie de comprendre ce qui l’entoure. À moins d’être un expert, rien ne ressemble plus à un coussin de canapé qu’un autre coussin de canapé. Il observe la lumière du soleil qui miroite sur le plancher de bois dur ; compte tenu de ce qu’il connaît, il s’agit d’une rivière. Dans les situations exceptionnelles, il faut recourir au bon sens.

« C’est moi », dis-je en embrassant sa joue sèche.

Il n’est pas devenu chauve, pas du tout. Il a des cheveux blancs-gris, telle une aigrette gelée. »

Margaret Atwood est une auteure, romancière, poétesse et critique littéraire canadienne très prolifique. Si son indépendance d’esprit, sa vivacité et son humour transparaissent dans Le fiasco du Labrador, ce recueil offre aussi autre chose : une petite musique personnelle extrêmement attractive, difficile à décrire, et qui donne toute sa saveur à ces textes largement autobiographiques.

Imaginez-vous être confortablement assis à côté d’elle : elle tourne les pages d’un album photos et s’arrête sur l’une d’entre elles, qui la représente – elle ou un membre de sa famille.
Et l’envie lui vient de vous raconter l’histoire que cette photo lui évoque : qui est à l’image et pourquoi, ce qui se passait à cette époque…

Cela donne des morceaux de vie, courts, intimes mais pudiques, généreux. Les nouvelles du Fiasco du Labrador racontent une narratrice, Nell, le double d’Atwood à tous les âges de sa vie, à commencer par l’enfance dont elle sait rendre la crédulité, l’inquiétude et le décalage :

« […] si j’avais étudié un truc en classe, je présumais qu’il était connu comme le loup blanc. Je n’avais pas encore découvert que je vivais dans une sorte de ballon transparent, qui survolait le monde sans avoir trop de contact avec lui, et que les gens que je connaissais m’apparaissaient sous un angle différent de celui sous lequel ils se percevaient ; et que le contraire était vrai aussi. Les autres me voyaient, là-haut dans mon ballon, plus petite que je ne me voyais. Et plus floue. »

Que ce soit avec le réveil d’un couple au petit matin dans Les mauvaises nouvelles ou avec le travail obstiné d’une petite fille dans The Art of Cooking and Serving, Margaret Atwood garde toujours son œil acide, mais l’air de rien, sans y toucher, car teinté de légèreté à la fois nostalgique et distante. Elle se place à la fois à l’intérieur et à l’extérieur d’elle-même, comme par exemple dans la description de sa période d’adolescence :

« Plusieurs mois auparavant, Bill avait remplacé mon dernier petit ami, lequel avait remplacé le précédent. Ce processus de remplacement était délicat – il exigeait de la diplomatie, de la subtilité et de la volonté afin de résister à l’envie de répondre au téléphone – néanmoins, à un certain stade, il fallait y recourir. Ce stade arrivait après qu’on avait passé les stades antérieurs, permissibles – le premier rendez-vous, la première fois où on se risque à se prendre par la main, le bras glissé autour des épaules au cinéma, le slow gélatineux, les tripotages haletants dans une voiture, les assauts des mains et les contre-attaques afférentes, les guerres des fermetures Eclair et des boutons. Au bout d’un moment, c’était l’impasse : aucune des deux parties ne savait ce qui était censé suivre. Aller plus loin était impensable, revenir en arrière impossible. Apathie, disputes, réconciliations, incapacité à choisir le film qu’on voulait voir et – de mon côté –, lecture de romans qui se terminaient mal et sur lesquels je pleurais caractérisaient cette période. C’était à ce moment-là qu’il fallait troquer son petit ami contre un nouveau. »

La nouvelle qui donne son titre à ce recueil, Le fiasco du Labrador joue sur deux narrations entrecroisées : le périple de jeunes aventuriers au milieu des grands espaces et les visites d’une fille à son père vieillissant.
Ironie, pudeur et tristesse mélangées font glisser le lecteur d’un sentiment à l’autre, dans l’émouvant compte-rendu d’une déchéance annoncée.

Mettre en mots pour faire perdurer, rester lucide, comprendre sans peser ni prendre de poses, c’est ce vers quoi tend Margaret Atwood. Le résultat est tout sauf un fiasco…

Le fiasco du Labrador de Margaret Atwood, aux éditions Robert Laffont« Toute cette angoisse, cette colère, ces bonnes intentions suspectes,
ces existences imbriquées, ce sang. Soit j’en parle, soit j’enterre les choses.
À la fin, on deviendra tous une histoire. Ou sinon une entité. C’est peut-être du pareil au même. »

Le fiasco du Labrador et autres nouvelles de Margaret Atwood
Titre original : Moral disorder
Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch
Aux éditions Robert Laffont, dans la collection Pavillons
Catégorie Littérature étrangère
Parution en septembre 2009

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  1. keisha dit :

    J’aime Atwwod, alors une nouvelle parution est une bonne nouvelle!!!

    Je n’avais rien lu d’elle, mais après ce recueil, je ne vais certainement pas en rester là. Quelle femme ! (et qui utilise Twitter en plus !) 🙂

  2. cathulu dit :

    Je la lis depuis les années80 et j’aime beaucoup ce qu’elle écrit. Je viens de terminer le recueil « mort en lisière »pas follement gai mais nécessaire. j’en parle bientôt. Ton billet me donne envie de lire celui-ci, évidemment!:)

    Mort en lisière, je note déjà ! 🙂

  3. keisha dit :

    Ah! Mort en lisière est un de ceux que je n’ai pas lus…
    Tu devrais aimer La servante écarlate, L’assassin aveugle, bref j’en ai lu beaucoup. En général de bons gros romans bien ficelés et des thèmes intéressants.

    La servante écarlate semble être une pièce de choix. Dur de décider par lequel commencer 🙂

  4. cathulu dit :

    Mon préféré reste sans contestes »La voleuse d’hommes  » avec de magnifiques portraits de femmes!

    Je viens d’aller chercher ce titre sur le net et Hou, affamée je suis 🙂 (c’est là que je regrette de n’avoir pas une biblio mieux achalandée, j’y vais lundi avec comme optique de foncer vers le rayon Littérature lettre A, mais vu mes expériences précédentes, je n’ai pas trop d’espoirs…)

  5. ficelle dit :

    Je ne connais pas du tout… et je vais donc découvrir bientôt ! (vous avez toutes une culture littéraire incroyable…) (merci de la partager)

    de mon côté, (je parle pour moi, hein) la culture est bien mince.On dit qu’un critique digne de ce nom peut replacer le livre dans son complexe historico-filiation-mouvance etc. ce que je ne fais pas -pas assez musclée pour ça- d’où le terme de « chroniques » et non pas « critique » auquel je tiens :-). Mais bon, ça fait toujours plaisir de constater que quelqu’un croit vraiment que je sers à quelque chose ! 🙂

  6. sylvie dit :

    J’ai beaucoup aimé « la servante écarlate », et » le dernier homme » attend dans ma pal, mais cathulu me tente beaucoup avec « la voleuse d’homme », et toi aussi, avec ces nouvelles autobiographiques… Bref… des intentions de lecture à foison… ces derniers titres seront dans ma lal…

    maintenant, où trouver assez de doigts pour tourner toutes ces pages ?! 🙂

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